Livre "Penser l'existence, Exister la pensée"

 

VIII. : La trouée du sublime 

 

« Est sublime toute chose qui, du seul fait qu’elle est pensée, révèle une faculté de l’âme qui surpasse toute mesure des sens. »
                                                                           Emmanuel KANT

 

 

 

 

« Le psychotique maniaco-dépressif que je suis… s’est toujours posé la question : Pourquoi les gens courent-ils et après quoi ? Ils se remplissent, ils sont pleins, ils se vident du vide du monde. Ils écartent à tout jamais ce néant qu’il y a en eux, cela leur évite d’exister. Car exister, c’est prendre un risque inouï, insensé de bâtir, une fondation sur rien, sur un vide absolu. Notre monde est chaotique. Nous voulons y mettre de la structure. Voilà un objectif complètement  insensé.  Structurer un néant ! » Valentin intuitionne l’essentiel sans pouvoir le transcender. S’agit-il de bâtir une fondation sur rien ? Oui ! Nous ne bâtissons fondamentalement que conscients que ce bâtir est toujours à recommencer, que ses assises sont l’éphémère, l’absence de fond. Ce bâtir fondamental, « est déjà, de lui-même, habiter. »(1) L’habiter et le bâtir se déploient simultanément au jour d’une pensée éprouvée de la finitude. « Habiter, bâtir, penser » en tant qu’unité plurielle aménage le « Rien » en demeure de l’Être où l’homme peut se représenter le fondement de son humanité : l’humanitude. Non seulement « être homme veut dire habiter, »(2) mais de surcroît « l’homme habite en poète. »(3) Heidegger et Hölderlin conjugue cette pensée d’un habiter qui ne renvoie plus à la dimension du logement et le bâtir à l’édifice mais au « sublime », à une langue créatrice, à un possible agissant « qui entre dans la réalité pendant que la réalité se dissout. »(4)  Poète mais aussi penseur ou psychothérapeute, nous nous tenons « entre jour et nuit, dans l’Ouvert, entre ciel et terre : dans l’entre-deux, dans le Zwischen, »(5) dans cet entre où « le regard ne s’enferme pas dans les déterminations de l’étant.  »(6)  
Cet « entre-deux », moment de force de l’occurrence simultanée et incompossible d’un « il y a » et d’un « il n’y a pas, » « état intermédiaire entre l’être et le non-être, est un rêve terrible, mais divin »(7) et fondateur. Cet entre-deux d’un « il y a » et d’un « il n’y a pas» qui défie le principe de raison instaure la sensation du sublime qui troue de son impossibilité notre monde constitué. Le sublime est ce moment vectoriel de force où « quelque chose », un « il y a » nous surprend non pas par ce qu’il donne à voir ou entendre mais précisément par le vide éclaté qu’il instaure. Ce ne sont ni les séries de notes de musique ou les choix de couleurs ou les méandres des traits d’une toile pas plus que la beauté d’un paysage ou la courbe pure d’une sculpture qui forment le sublime mais la présence au sein de cette présence d’une absence de nous, de ce qui nous a constitué, d’une puissance phénoménale de dissolution de toute étantité, de toute construction.

Lorsque le Vide domine la donation de l’étant, lorsque cette «présence pure, vide de tout »(8) nous offre, l’éclair d’un instant, un suspens de monde qui déchire la trame de notre quotidien et enraye le processus de causalité que nous privilégions pour son confort, un soi nouveau libéré de lui-même s’éveille. Cette trouée du sublime s’avère tout aussi exaltante que terrifiante et fondamentalement déstabilisante. D’aucuns la craignent et l’évitent. Evénementielle, elle exige de nous une passibilité à toute épreuve, celle à laquelle nous ne pouvons nous préparer. Cette passibilité de l’imprévisible, Henri Maldiney l’a nommé transpassibilité(9). La transpassibilité nous permet de penser l’épreuve extrême de la passibilité du tout autre impliquant la possibilité d’accueillir ce qui n’est pas moi.  Cette présence est terrifiante parce que mystérieuse – « le mystère d’une volonté puissancielle, indéterminable et monitoire, pressentie ou ressentie dans l’effroi et le tremblement »(10), mystérieuse parce que sacrée. Cette trans-présence au sein de l’étant est celle du « ganz Andere »(11) qui déplie en nous le « sentiment de l’illimité, de l’inquiétante étrangeté, de l’indescriptible. »(12)

L’envol, tel le geste dansé, est un mouvement existential qui conjugue horizontalité et verticalité. En tant qu’être qui pense non seulement l’étendue et l’expérimente dans la marche mais aussi la hauteur qu’il expérimente dans le grimper et le s’élever, le Dasein est fondamentalement « habité » par la possibilité de s’illusionner lors de son envol.(13)  C’est dire que le danger de se méprendre sur l’essence même de sa manière d’être-au-monde, de ne plus pouvoir s’approprier son propre mouvement, de dé-sentir son advenir, de « dévisser » n’est possible que lorsque surgit en lui la dimension de la verticalité, la nécessité de s’élever, la pulsation de l’existence. Les protections névrotiques qui se déclinent en troubles anxieux, phobiques, obsessionnels et somatomorphes (hystérie, hypocondrie,…) protègent précisément les patients de toute hauteur pour les immobiliser au sol. Tout envol leur est impossible et impensable. Les couvertures névrotiques qui symptomatiquement ressemblent aux protections s’en démarquent néanmoins dans la mesure où celles-ci délimitent l’envol. Ces couvertures névrotiques génèrent le plus souvent le vertige. Pensez à Olivier. Il terrasse l’envol, le limite de toute exubérance. Dans sa contrée, l’angoisse s’éveille alors que seul l’anxiété envahit les protections névrotiques.
 

Tournons-nous vers l’un des témoins les plus privilégiés de l’envol : l’œuvre d’art en tant qu’œuvre-nue. L’homme a besoin de lumière certes pour éclairer le dedans et le dehors mais principalement pour en abolir les frontières, pour ouvrir l’Ouvert. « L’espace tendu de lumière n’est pas un contenant : c’est une ouverture »(14)
En présence d’une œuvre(15), Maldiney n’interroge pas la lumière. C’est elle qui le surprend et l’éclaire. L’œuvre est éclaircie de l’Être. « L’apparaître est l’éclaircie primordiale à même laquelle s’accomplit en pleine lumière le mystère de l’être-en-présence et se réalise le vœu de Hölderlin :
 
                                                 « Que soit ouverte au regard ouvert la lumière » »(16)

Reposons-nous un instant dans l’aître (17) de la musique. Je vous parle de l’aître car je n’oserais entrer dans la nef et m’avancer jusqu’au chœur. Ce n’est pas un hasard si je choisis ce moment « d’espace tendu de lumière. » pour partager cette extase. De tous les arts, c’est certainement la musique qui m’a induit les plus beaux envols et initié le mieux à la trans-présence du sublime. Le compositeur est l’architecte du temps. Nous connaissons les affinités qui lient le temps et l’Être. Il n’est pas étonnant que la musique soit, au-delà de sons, de rythme, d’intervalle (rapport entre deux sons), d’accord, d’harmonie, le soupir numineux de l’Être. Y a-t-il une acmé dans cette ouverture ? Y a-t-il une phrase musicale qui me bouleverse plus que toute autre ? Nous devrions tous nous poser cette question. Quels œuvres nous bouleversent jusqu’à la métamorphose ? Si mon être résonne aux nocturnes de Chopin, si le temps se suspend lorsque j’entends une suite pour violoncelle de Bach, le « contre-ut » du miserere d’Allegri chanté par Roy Goodman du « Choir of Kings college » m’évide jusqu’au Vide. L’instant est indicible. Il me transporte dans un autre monde. Je prends conscience de cette conscience « vacuitaire », non intentionnelle. Je prends conscience de la chance de pouvoir éprouver de tels moments, d’être caressé d’esquisses de lumière. Mais je prends aussi conscience que je peux pas m’attacher à cet évidement jusqu’au vide tout comme « je dois me résigner à renoncer à la quête d’une vérité ultime. » (18) Olivier ne peut y renoncer. Il se veut maître d’œuvre de l’inexprimable alors la lumière lui fait défaut. Il n’est pas seul dans ce cas. L’homme de notre société tout aussi plongé dans l’obscurité s’est trouvé des substituts de taille : la puissance de la science, les dogmes des religions, les paillettes de la gloire, les plaisirs de l’argent, la griserie de la possession, autant de réflecteurs qui nous détournent de la source lumineuse et nous ferment au sublime. « Est réel ce qui se donne dans la rencontre. L’art est l’espace de dévoilement de l’Umwelt comme Mitwelt. » (19) « S’il produit ce qui est en l’amenant au jour, l’art crée aussi le jour à la lumière duquel il le produit »(20) Dans un monde où « l’art » disparaît au profit de la production, de la technique, des installations, de l’ébrouement du rien, le réel s’abîme dans la surface et devient  hors atteinte, hors rencontre.


1 : Martin HEIDEGGER in Bâtir Habiter Penser, Ib – E.C., p.171

2 : Ibidem, p.173

3 : HÖLDERLIN cité par Heidegger, Ibid., p. 224 à 245

4 : HÖLDERLIN, Le devenir dans le périr, La pléiade, 1967, p. 652 dont la note en page 1190 précise « Lorsqu’une chose réelle se dissout, l’infini des possibles surgit à sa place comme un inconnu redoutable et tend à se réaliser. »

5 : Eliane ESCOUBAS, Hölderlin. « Pain et Vie » in II – I.M., p. 310

6 : Ibidem, p.65

7 : HÖLDERLIN, Op.Cit., p.652 dont la note en page 1190 précise  « Dans cet état de transition, on assiste à l’irruption du possible dans le réel, à une transformation que l’art exprime comme un « rêve terrible mais divin… divin s’il la transcende.

8 : Eliane ESCOUBAS, Op.Cit., p. 312

9 : Je vous renvoie certes, pour mieux saisir cette notion, au chapitre « Transpassibilité » de Penser l’homme et la folie mais aussi au « Trois clairières de l’Ouvert » p. 279 à 373, à « l’œuvre d’art comme essence » p.405 à 452 et « Le Vide » p. 55 à 69 de son livre remarquable Ouvrir le rien, l’art nu. Voir bibliographie I

10 : Rudolf OTTO, cité par Maldiney, in Id – A.é.Ë, p. 172

11 : Ibidem, p.172

12 : Ibid., p.173

13 :  Il s’agit d’une traduction libre et repensée d’une phrase fondamentale de Binswanger que nous tenons à citer dans sa version originale: « Als nicht nur Weite entwerfendes und in die Weite schreitendes, sondern auch Höhe entwerfendes und in die Höhe steigendes Sein ist das menschliche Dasein wesenhaft umwittert von der Möglichkeit des Sich-ver-steigens.“ Ib – F.M.D. ,p. 241 Traduction très récente de Froissard : « Le Dasein humain en tant qu’être, qui projette non seulement l’étendue où il marche, mais aussi la hauteur où il s’élève, est, par essence, cerné par la possibilité de se fourvoyer en montant. » IV b – CP.5, p. 23

14 : Henri MALDINEY, Id – P.H.F., p. 222

15 : Être en présence d’une œuvre conjugue les deux moments fondamentaux de l’existence selon H.Maldiney (Id – I, p. 40), l’apparaître et la rencontre.

16 : Henri MALDINEY, Id – I., p. 40

17 : S'est dit pour porche d'église. « Tout le monde sait ce que c'est que le porche d'une église ; chacun connaît ce corps avancé qui précède le portail et qui, selon les temps, a pris le nom de porche, d'aître et de parvis », Journ. offic. 18 mars 1872, p. 1926, 2e col.  Extrait du Littré.

18 : Isabelle ROBINET, IV – C.T., p. 250

19 : Henri MALDINEY, Id – R.P.E., p. 173

20 : Ibidem, p. 211

 

 

 

 

 

 

 

 

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