Livre "Penser l'existence, Exister la pensée"

 

V. INTERROGEONS LA PSYCHOTHERAPIE
 

« Toute psychothérapie est métamorphose de l’hostilité envers soi-même en amitié avec soi-même, et, partant, avec le monde… L’analyste existentiel comme psychothérapeute ne doit pas seulement disposer d’une compréhension de la chose, ou compétence étendue englobant aussi bien l’analyse existentielle que la psychothérapie, mais aussi, dans la lutte pour la liberté du partenaire dans l’être-présent, oser la mise  en jeu de sa propre existence. »                                   

Ludwig Binswanger

Tout comme Heidegger et à l’instar de Dilthey, j’ai pris conscience que “ penser la vie est une tâche à laquelle il est impossible de se dérober. ”(1) Pouvons-nous penser, penser la vie sans l’aide des mots, ces mots qui à force d’être dénaturés dans le bavardage finissent dénués de toute crédibilité. A force de ne plus questionner l’être des choses, l’opinion publique s’est enlisée dans le politiquement correct et une connaissance pré-formatée. Questionner ! « On s’en garde parce qu’on possède déjà une réponse à la question, et une réponse telle qu’elle implique en même temps qu’il est absolument défendu de questionner. »(2)

Osons interroger la psychothérapie, la remettre en question. Osons penser et dès lors déconstruire?

“ C’est insupportable, j’ai toujours l’impression que je vais tomber. Tout devient trouble. Je n’ai plus d’équilibre. Je ne tiens plus sur le sol. Je suis attiré dans le vide. C’est affreux, ce vertige continuel ” : chaque mot nous interpelle. Ils expriment un malaise dont nous devons éprouver la genèse. Ces mots, maillon d’une langue, captent « dans leurs propres mailles un sens. »(3) C’est « une parole sur le monde ! »(4) Celle-ci nous introduit abruptement dans le monde d’Olivier, un monde fermé, aux fondements incertains, où toute tentative de surrection s’avère difficile, voire impossible.
 
Sa première sensation “ je vais tomber ” abolit l'horizon et n’oriente “ la direction significative anthropologique de la verticalité ”(5) que vers la chute. S’il est vrai, tout comme le précise Binswanger, que "l’autoréalisation dans l’art… s’accomplit dans la direction significative de profondeur et de hauteur, ”(6) nous saisissons combien ce “ je vais tomber ” écrase l’élan créateur de cet artiste qui ne vit que pour la peinture et l’œuvre qui le consacrera. Son instabilité émotionnelle lui ferme le cheminement des hauteurs trop vertigineuses.

Cette sensation kinesthésique se double immédiatement d’une altération de la vision: “ Tout devient trouble ”. Ce qui entraîne la sensation suivante : “ je n’ai plus d’équilibre, je ne tiens plus sur le sol ”. Ce trouble visuel touche à la phénoménalité du monde. De visuel, le trouble envahit tout son monde.
Une vision trouble, étiole “ les phénomènes indices”(7) et hypothèque toute approche gnosique (8) de la perception. Je ne suis pas encore aveugle mais déjà je ne reconnais plus rien dans mon environnement. Le familier a disparu au profit  de l’étrangeté. L’espace visuel (9) s’est réduit pour faire place à un espace plus tactile. Cette vision trouble réduit la deuxième direction significative anthropologique, celle de l’horizontalité. L’étendue devient étroitesse. Ce trouble de la vue endigue, comme le précise Straus, ma possibilité d’agir.

En deux phrases toutes simples “  Je vais tomber ” et “ tout devient trouble ”, Olivier nous fait part de toute l’horreur de son monde réduit à l’immobilité, centré sur lui-même. Comment voulez-vous marcher, aller de l’avant si vous ne voyez pas au loin, si vous ne reconnaissez pas le monde dans lequel vous êtes, si vous perdez l’équilibre, non pas sur l’arête d’une saillie, mais à même l’étendue du sol ? "Etre porté est la condition du marcher". Affirmer “ Je ne tiens plus sur le sol ” sous-tend le terrifiant. Si je ne tiens plus sur le sol, où puis-je encore me tenir ? La position debout est la première victoire de l’homme sur l’animal, la deuxième étant la parole. En se maintenant debout, en conquérant la verticalité, il peut s’ouvrir à l’étendue et ainsi à la traversée. L’homme réalise ainsi qu’il est spatial. Dans le durchstehen heideggerien - le se tenir debout à travers -, l’homme se différencie de tous les autres étants en déployant l’espace en un champ de présence. Olivier ne le peut plus. Il s’effondre. Il manque d’équilibre, d’assurance.

Il chute et “ la chute, nous précise Maldiney, est un mouvement forcé. Le moi de l’auto-mouvement y est frappé de non-lieu. ”(10) Straus précise même que “ la chute est l’inverse du mouvement vivant. ”(11) Olivier, en ne tenant plus sur le sol, ne peut plus s’auto-mouvoir. Dans la mesure où c’est en cette possibilité que réside la possibilité d’existence, Olivier se referme totalement sur lui-même. L'horizon s'éteint pour laisser surgir de l'anonymat son corps qui ne le porte plus. En effet, marcher, se tenir debout, s'orienter dans l'espace implique la présence d'un corps obéissant, soumis à mes demandes les plus fondamentales d'être-au-monde. La naissance, venir au monde consacre l'avènement d'un corps qui métamorphose la vie en présence. "L'épaisseur du corps de chair, nous précise Merleau-Ponty, loin de rivaliser avec celle du monde, est le seul moyen que j'ai d'aller au cœur des choses en me faisant monde et en les faisant chair." (12) L'impression continuelle de chuter, de ne plus être porté par son corps focalise toute notre attention sur cette déficience qui nous dépossède de notre "corps involontaire".(13)

Des innombrables possibilités qui s’ouvrent à nous, j’ai choisi la thérapie existentielle, la Daseinsanalyse parce qu’elle me semblait plus fondamentale, s’enracinant dans les fondements de ce que « être un homme veut dire ». Sa méthode, la phénoménologie, m’a permis de penser l’existence et d’exister la pensée pour, in fine, à la fois recadrer la demande du patient et lui signaler les contours, les limites de mon intervention. Au cœur de ce démarche, la lecture assidue d’Être et Temps de Martin Heidegger. 

“ Parce qu’il tient à la nature du Dasein (l’homme) d’être chaque fois sa possibilité, cet étant peut en son être se “choisir”, se trouver lui-même ou se perdre c’est-à-dire soit ne jamais se trouver, soit ne se trouver que pour le semblant. ”(14) Cette possibilité  implique une forme de débordement. Déborder, c’est quitter le “domaine du on ” pour dévoiler au monde notre visage. Qu’est-ce à dire ? L’homme n'est pas un mammifère solitaire. Profondément dépendant des siens pour vivre, il se définit comme un “ être-en-compagnie. ”(15) Il doit néanmoins prendre garde de ne pas se perdre au sein des autres, dans ce "on" qui "fait soi-même partie des autres et renforce leur puissance. ”(16) Cet autre n’irradie aucun visage, il est l’anonyme dans lequel tout individu peut se fondre. Soudain, cette image se froisse sous l’oppression de l’angoisse. Un besoin d’exister, de sortir du flux de la masse, de l’indéterminé, nous envahit pour pouvoir, dans le silence du retrait, écouter la pulsation de l’Être, trop souvent étouffée par le grondement de la foule.

Ces débordements ne sont pas toujours une tentative réussie de s’affranchir du “ on ”. Elle n'est pas si évidente "cette capacité d'être seul"(17) ! Elle implique, comme l'a très bien décrit Winnicott, que l’enfant ait connu la présence, maternelle en l'occurrence. De cette atmosphère protectrice, matrice de la confiance (18) , de cette présence sourd la possibilité du recueillement. L’être, tel Olivier, en quête de cette présence inconnue erre, se raidit dans la peur, se cramponne à des paradis perdus et se morfond dans l’inauthentique. Il n’en moins profondément humain. « L’inauthenticité  équivaut si peu à ne-plus-être-au-monde qu’elle constitue précisément un être-au-monde des plus significatifs (19) , celui qui est accaparé par le “ monde ” et la coexistence des autres dans le on.”(20) Ce mode d'être-au-monde est pour ainsi dire naturel. Nous sommes d’abord et naturellement inauthentique. Heureusement murmure l’appel à exister.
 
Déborder ne dévoile pas nécessairement notre être le plus propre. Sans vouloir être exhaustif, nous nous analyserons trois modes de débordement :

  • Le retrait herméneutique : je me retire du monde le temps de l’Instant sans pour autant m’isoler des autres. Je me retire pour mieux revenir aux autres.  
  • L’exclusion ou « excludence » : propre à la névrose, mes comportements me maintiennent dans le monde mais souvent m’excluent des autres. Mes relations avec les autres, sans être harmonieuses, n’en sont pas moins possibles.
  • La pétrification de l’Ouvert. Propre à la psychose, le lien au sens et au monde se désagrège. Le débordement est radical et nous isole du monde extérieur. Nous vivons dans un monde personnel sans relation possible avec les autres. L’accès à la signifiance commune est perdu. Ne subsistent plus, au mieux, que des phrases intelligibles mais déliés du monde, au pire, des jeux de sonorités.

De tous les fondements qui édifient la psychothérapie, l’accueil est premier. L’homme moderne a adhéré tout naturellement aux règles de la société moderne dans laquelle il vit, une société qui lui assure un confort de vie, un droit à la santé, des lieux de divertissement, moult dépendances qui ont un prix.
En retour, il accepte de produire, d’enrichir cette société obnubilée par le profit, investissant une technique qui lui échappe pour viser un progrès exponentiel qui redéfinit le cadre de la transcendance. Le mouvement d’illimitation perdure mais a changé d’orientation, non plus dans la direction de l’Être mais celle de l’avoir, non plus respectueux du Vide, du dépouillement mais obsédé par le plein, la richesse, l’abondance. Le sens - dévoilement de l’Être - s’est perdu dans le sensationnel. Loin d’être « le berger de l’Être, »(21) l’homme en est devenu le fossoyeur.  Malgré ce dévalement perpétuel, il reste au-monde. « Dans cette détermination (Bestimmung), « monde » ne désigne absolument pas un étant ni aucun domaine de l’étant, mais l’ouverture de l’Être. L’homme est, il est homme, pour autant qu’il est ek-sistant. Il se tient en extase en direction de l’ouverture de l’Être. »(22) Tout homme est et reste ek-sistant quelles que soient ses défaillances de présence dont l’étiopathogénie est majoritairement sociale. Tout patient, miséreux ou nanti, est en recherche d’ouverture au monde, d’ouverture à l’Être. La psychothérapie commence donc dans ce «  là » fondamental – l’accueil – que Heidegger et Maldiney appelle le « le là » : « le là de tout ce qui a lieu, de ce qui se produit, le là qu’apporte et emporte avec soi l’apparaître. »(23) Le là donne à l’apparaître son lieu pour se transformer au jour de cette apparition. L’accueil est recueil de l’historicité, « compénétration de notre gradient d’ouverture et de notre quotient de profondeur.»(24) En d’autres mots, la qualité de l’accueil dépend de notre degré d’ouverture et de notre possibilité de nous remettre en question, d’exister notre fond. « Il n’y a de fond que cette profondeur de monde que je hante sous l’horizon de mon je peux. »(25) L’accueil est un « je peux » tourné vers le mystère de l’Autre jusqu’à l’abandon de ce qui semble être soi, avènement de la plénitude et du Vide, de la présence à l’autre, de l’absence à soi. Se sentir accueilli conjugue épiphanie de l’accueillant et autophanie de ma propre opacité en une transparence des vécus. Nos histoires intérieures de vie n’hypothèquent plus la rencontre, elles lui donnent son intensité en se reconstituant au jour de cet événement. A cet égard, l’accueil est historial.  

Le patient qui se sent accueilli est tout d’abord surpris. Il ne s’y attend pas et souhaite revenir. Lui, sans projet, quelquefois désespéré, se projette soudainement dans l’avenir. Il revient car quelque chose d’essentiel lui échappe. Il le pressent mais ne peut le signifier. C’est de l’ordre d’une « signifiance insignifiable ». “ Dans presque toute expérience de nos sens se trouve un plus qui reste inexprimé. Ce plus qui dépasse le fait réel mais que nous sentons en même temps que lui, nous pouvons le nommer l’atmosphérique. ”(26) Le mystère de l’accueil réside dans l’atmosphérique qui lui ouvre son lieu. L’atmosphère noue ou dénoue toute relation et module distance et proximité. Ainsi “ s’instaure une atmosphère commune qui peut être expérimentée comme tonalité d’une relation au prochain. Cette intégrale-atmosphère occupe le domaine que Martin Buber appelle l’entre-deux ”(27) Sachant qu’“ il y a toujours des êtres qui ont la chance d’éveiller et de faire prospérer l’atmosphérique, et d’autres qui par contre peuvent le perturber, le détruire ”(28) , cet entre-deux de l’accueil devient le lieu synergique du pouvoir-être-avec-autrui, du MitDasein.

En accueillant le patient, le psychothérapeute apprésente l’autre comme un alter ego et non un malade. En Daseinsanalyse, cet alter ego est un partenaire existentiel à part entière. Sa souffrance tout comme ses fluctuations de présence ou sa difficulté d’être auprès-de n’en font pas pour autant un “ alius, un parmi beaucoup d’autres, un étranger ”(29). Il demeure toujours, à ses yeux, un être à-être, un être transcendant. Ses possibilités sont intactes. On ne peut abolir l’horizon, tout juste le voiler. Nous déambulons dans un brouillard dans lequel l’étendue s’évanouit, disparaît sans pour autant être anéantie. Seule la visibilité du réel est touchée, non le réel lui-même. Combien de patients ont occulté leur propre horizon à force d’errer depuis si longtemps dans l’opacité de leur vie, de leur in-existence. Le Daseinsanalyste éveille cette conscience du possible. Accueillir, c’est s’ouvrir au Dasein tout entier, tout en puissance. Il s’agit d’amorcer le passage de la dunamiV à l’ energeia (30) et permettre au patient de croire non seulement en sa puissance à être mais aussi en la réalisation de ses possibilités, de mettre sa vie en acte, de la mettre en œuvre selon l’expression du Pr. Maldiney. (31) Les premiers moments de l’accueil pour un patient relèvent de la dimension pathique et dès lors de la Befindlichkeit, de sa disposition affective. Chaque patient est disposé d’une manière qui lui est propre et dès lors éprouve aussi d’une façon singulière l’accueil qui lui est offert. Le psychothérapeute doit être conscient que son patient peut ne pas sentir ou sentir mal (32) le “ es gibt ”, ce qui se donne. «  Le es allemand exprime le fond, le fond pulsionnel. Que signifie le y du “ il y a ” ? Où y a-t-il ? En ce y même. Il exprime l’ouvert de la rencontre. Y être voilà l’acte originaire de la présence. Il ne s’agit plus de fond mais de fondement : la présence existe le fond pulsionnel… Le vouloir du fondement est egoïstique : chaque être veut être et être soi. » (33) Ce vouloir-être peut s’étioler. Pour nombre de philosophies orientales, il s’agit de le dépasser.
Si nos patients n’habitent plus cet acte originaire de la présence, où sont-ils ? L’interrogatif « où » comme nous le savons déjà est primordial : « le fait de savoir où l’on est, est le point de départ indispensable et le fondement de toute vie. » (34) En s’exprimant ainsi dans ses leçons sur la corporéité, Patocka introduit la quatrième dimension constituante de l’accueil : le corps, la corporéité. Qu’un patient ressente ou non “ ce qui se donne ”, il reste lié inexorablement à son enveloppe corporelle.

L’accueil – Urraum de la psychothérapie – le confirme. L’accueil est épaisseur, chair du monde. Il dénoue les nœuds gordiens d’une corporéité en déficience d’être-au-monde. L’accueil réarticule le corps et le « le là ». « Un corps humain est là quand, entre voyant et visible, entre touchant et touché, entre un œil et l’autre, entre la main et l’autre main se fait une sorte de recroisement, quand s’allume l’étincelle du sentant-sensible, quand prend ce feu qui ne cessera pas de brûler, jusqu’à ce que tel accident du corps défasse ce que nul accident n’aurait suffi à faire. ”(35) En un jet essentiel, Merleau-Ponty résume tout son cheminement qui l’a mené de la « Structure du comportement » et « Phénoménologie de la perception » à son dernier ouvrage « Le visible et l’invisible » où se développent ses notions capitales de « chair » et de « chiasme ». «  La chair n’est pas matière, n’est pas esprit, n’est pas substance. Il faudrait pour la désigner le vieux terme d’élément…c’est-à-dire au sens d’une chose générale, à mi-chemin de l’individu spatio-temporel et de l’idée, sorte de principe incarné qui importe un style d’être partout ou il s’en trouve une parcelle.
La chair est en ce sens un élément de l’Être. »(36) « Cette médiation par le renversement, ce chiasma, font qu’il n’y a pas simplement pour-Soi, pour-Autrui, qu’il y a l’Être comme contenant tout cela, d’abord comme Être sensible et ensuite comme Être sans restriction…. Ce chiasma au lieu du Pour Autrui : cela veut dire qu’il n’y pas seulement rivalité moi-autrui, mais co-fonctionnement. Nous fonctionnons comme corps unique. »(37) Le corps, sa surface visible « est sur toute son étendue doublé d’une réserve invisible ; dans notre chair comme dans celle des choses, le visible actuel, empirique, ontique, est doublé par une sorte de repliement, d’invagination qui exhibe une visibilité, une possibilité qui n’est pas l’ombre de l’actuel, qui en est le principe, la condition. »(38)

Habiter, nous dit Heidegger, c’est “ être mis en sécurité, ce qui veut dire : rester enclos dans ce qui nous est parent, c’est-à-dire dans ce qui est libre et qui ménage toute chose dans son être. Habiter, c’est toujours séjourner déjà parmi les choses. ”(39) Habiter notre corps transcende le Körper en Leib, le corps en chair. Nous devons habiter notre corps pour permettre à nos sens de révéler le sens du monde. Notre corps devient chair dans la caresse infinie d’un être à fleur d’Être, souvent notre mère, ou devrais-je plutôt dire, notre maman. Il ne s’agit plus du toucher thérapeutique mais de la dimension haptique de notre sensorialité, ce sens qui, dit Derrida, “ transcende les autres et qui les fonde aussi. ”(40) C’est par le toucher, écrit Jean-Louis Chrétien, “ que nous sommes au monde incessamment, y faisant acte de présence jusque dans la passivité même, un acte sans retrait possible qui nous délivre du sens en nous livrant tout entier, corps et âme. ”(41)  Derrida ira jusqu’à penser que “ le toucher signifie l’être-au-monde pour un vivant fini. Il n’y a pas de monde sans toucher. ”(42) Toute psychothérapie devrait donc être sensible à l’historicité haptique de son patient dans la mesure où son expérience, son épreuve du contact lui a ouvert ou fermé un monde, un horizon de possibilités. Ne pourrions-nous imaginer que le toucher et le comprendre forment une tresse soudée comme ces troncs entrelacés de ficus qui à force de se toucher se sont interpénétrés l’un l’autre ? Tant le toucher que le comprendre trouvent leur base commune dans le “ prendre par ”, le “ Nehmen-bei-etwas ” binswangérien. Nous retrouvons dans l’expression “ prendre par ”(43) toute l’ambivalence qui envahit également le toucher. Ce “ prendre par ” peut se ressentir comme agressant, possédant ; quelles que soient ces formes d’emprise, elles ne sont, comme le précise Maldiney, “ que des formes déficientes de la réceptivité. Mais ce par quoi on est en prise sur un homme ce sont aussi les signes qui expriment un projet vers le monde ou une ouverture au monde, y compris le monde d’autrui. ”(44) Plus le toucher devient ouverture au monde, plus l’étant-touché s’intonne à la chair du monde et au comprendre. Le comprendre, nous apprend Heidegger, “est l’être existential du pouvoir-être appartenant en propre au Dasein même, et de telle sorte que cet être découvre par lui-même le point où il en est avec lui-même.”(45) Ce comprendre, poursuit-il, “est inséparable du vibrer, de l’intoné (Verstehen ist immer gestimmtes).”(46) Oserais-je proposer que dans la mesure où le toucher et le comprendre sont co-pénétrant et co-constituant, ces deux dimensions “existentiales” se nourrissent l’une l’autre tout au long de la vie ?
C’est ainsi que la compréhension de plus en plus subtile de son être le plus propre conduit le Dasein à un toucher, lui aussi, de plus en plus subtil, pouvant devenir réceptivité totale et fondamentalement atmosphérique. Cela n’exclut pas la créativité continue d’un toucher ludique, voire même lubrique dans son sens étymologique, “qui glisse facilement vers les plaisirs des sens.”(47) Afin d’identifier ce toucher plus particulier qui s’entrelace au comprendre, nous lui donnerons un nom : le « toucher haptique », créant par l’effet de redondance toute la dynamique de ce toucher qui répond “ d’un quotient de profondeur et d’un gradient d’ouverture. ”(48) Ces quotient de profondeur et gradient d’ouverture définissent ce que j’appelle le vecteur existential qui représente la tangente des deux directions significatives anthropologiques de l’horizontalité et de la verticalité, ce que Binswanger appelle la “ proportion anthropologique ” ou “ direction vitale ”.(49)

Ne l’oublions pas ! Le toucher psychothérapeutique, comme je l’ai déjà remarqué, se différencie du toucher médical. Il doit libérer non seulement une dimension  haptique dans la mesure où il rencontre une corporéité mais aussi procéder d’une dimension herméneutique. Cette dimension herméneutique sous-tend d’abord la notion d’ajointement (Gerüst). L’ajointement, définit Szilazi, “ désigne l’ordre apriorique individuel dans lequel les expériences isolées sont conjointes. L’ajointement de l’expérience est à tout  moment le mien, et c’est les propriétés individuelles qui doivent être saisies en lui. Eventuellement, il est possible que de telles propriétés soient insignifiantes. Le psychiatre, le psychothérapeute doit pourtant les connaître s’il veut établir avec le patient une communication sans malentendu. Ceci est tout autant valable pour l’être-en-commun quotidien.”(50) Si nous pouvons généralement nous comprendre les uns, les autres sans nous soucier des ajointements, en psychothérapie, le moindre malentendu peut fausser toute la relation thérapeutique. Or, bien souvent, nos patients associent leurs expériences isolées, leurs sensations à d’autres structures catégoriales que les nôtres. C’est pourquoi, poursuit Szilazi, “la communication ou l’interprétation du processus étranger et anormal de la compréhension-du-monde, de l’être-au-monde ou de l’être en commun réclame une progression méthodique, cohérente et hiérarchisée. Une interprétation des propos du malade à partir de son ajointement spécifique de l’expérience, puis herméneutique (interprétation de la signification) de la transformation spécifique des liaisons tout autant que des unités liées… Ce qui nous est a priori proche ne le devient que grâce à l’interprétation … Binswanger interprète d'une façon de plus en plus explicite sa méthode comme interprétation herméneutique. L’herméneutique concerne l’établissement de la possibilité de communication avec les malades… Pour rendre possible la communication, un processus est nécessaire qui dévoile la constitution d’être particulière du malade.”(51) Cette interprétation herméneutique est primordiale en amont et en aval de tout toucher thérapeutique afin que celui-ci soit réellement thérapeutique c’est-à-dire qu’il permette à la béance de devenir patence et qu’il soit sous-tendu par une sollicitude non pas substitutive-dominatrice mais “ Vorauspringen-befreiende ”(52) devançante-libérante qui “ aide l’autre à y voir clair dans son propre souci et à se rendre libre pour lui. ”(53)

Le toucher thérapeutique - haptique et herméneutique – se forme dans la conscience (Gewissen), donc dans le savoir de ses modes de détermination que sont la disposition affective, le comprendre et le discours-parole. Certaines thérapies peuvent privilégier le toucher et/ou le corps, d’autres le discours mais sans pour autant ignorer ou dénier cette synergie.

La première fonction du thérapeute est d’accueillir un patient qui ne peut plus s’accueillir lui-même. Cet accueil est écoute. Tout comme Binswanger nous l’a bien précisé, cette écoute est aussi et même prioritairement corporelle. Rien n’est plus difficile que l’écoute car elle sous-tend la compréhension de l’être. L’écoute et la compréhension de l’être s’entrelacent inlassablement. Chaque moment d’écoute devient instant de compréhension, appel à l’écoute, appel à la compréhension. Il ne s’agit pas de comprendre un énoncé, une idée ou une expression mais bien de s’ouvrir, dans son éclaircie, à la manifestation de l’Être.

La psychothérapie est devenue un sujet à la mode et dès lors prisée par les magazines, les journaux, les débats télévisés.  Tout est dit et son contraire. Le terme semble s’éclaircir alors qu'il n’en devient que plus hermétique. Le danger principal de cette information grand public est de favoriser « cette ignorance qui consiste à « croire savoir » ce qu’on ne sait pas. »(54)  "On" ne s'intéresse qu’aux phénomènes mondains de la psychothérapie sans jamais porter un regard phénoménologique c'est-à-dire s'intéresser à son essence. Notre rôle de pédagogue est de souligner cette ignorance car « ce que l’on croit savoir, il est impossible de se mettre à l’apprendre. »(55) La variété des courants psychothérapeutiques privilégiant des fondements diamétralement opposés tels la rigueur scientifique, la thématisation, l’établissement de protocoles, les grilles d’évaluation ou le contact, la rencontre, voire même l’aventure(56) hypothèque la possibilité d’une connaissance exhaustive. Mes pistes de réflexion ne restent donc qu’une facette parmi tant d’autres qui ont le mérite d’être conscientes de leurs limites et de leur fondation : une pensée aperturale qui "ne peut être apprise dans les livres mais qui ne peut non plus être enseignée, sauf si l'enseignant reste toute sa vie un apprenti."(57)

  • Le premier mode de donation de la psychothérapie est l’accueil, l’écoute de l’autre dans toute sa spécificité. Ses foyers tensionnels sont 1. L’éthique comprise comme une attitude qui favorise une mise en présence de deux existants et implique la compréhension de ce que « être un homme veut dire» ; 2. L’herméneutique qui sous-tend un décodage des structurations logiques, une compréhension de la manière dont son partenaire existentiel donne sens au monde et aux mots afin qu'un dialogue puisse instaurer un monde commun, un monde-en-compagnie-des-autres, une apprésentation  qui ouvre l'espace de la rencontre.
  • Le psychothérapeute veillera à maintenir une sollicitude devançante libérante qui ne se substitue pas au pouvoir décisionnel de son patient mais ouvre un espace de présence où le patient peut s'éprouver dans son rapport au-monde. A l’acmé de ses possibilités, elle devient une rencontre qui transcende l’engagement existential.
  • La psychothérapie attend d’un psychothérapeute qu’il se forme et qu’il chemine tout au long de sa pratique, qu’il interroge son être le plus propre afin de ne pas se figer dans une croyance, dans une doctrine ou une Doxa. Il ne montre pas le chemin au patient mais en est un témoin.
  • Toute thérapie connaît une forme de quotidienneté où rien de visible ou tangible ne se passe. L'instant proprement thérapeutique qui "allume l'étincelle de vie" est événementiel. Il n'est jamais provoqué, intentionnel. Il surprend, étonne tant le patient que le thérapeute et les met tout deux en demeure de se transformer.
  • L'espace thérapeutique est espace d'échange, de partage de deux cheminements personnels, lesquels ne s'imposent pas l'un à l'autre. Aucun ne s'érige en vérité, en modèle. Ils demeurent simples témoins d’un l'horizon du possible, d’un "le là" où l'homme devient ce qu'il a à être.
  • L’écoute thérapeutique instaure un dialogue (dia-logoV) dont les tenseurs sont le langage corporel et la langue, l’aller-vers-l’autre et le retour-à-soi, la passibilité et l’expressivité. La parole engage un processus de déconstruction de toutes les représentations mentales pour ouvrir au patient comme au thérapeute une voie à la pensée, une voie à l’exister.
  • La thérapie bouleverse les repères-repaires temporels de telle sorte que le patient ne s’enferme plus dans son passé (dépression, mélancolie) ou se projette dans un futur déprésentifié (manie). Elle harmonise les trois extases du temps pour que le présent puisse instaurer une présence. 
  • La thérapie mobilise toutes les potentialités de l’homme pour le remettre en contact avec ce qui le sauve : sa créativité qui lui permet de redynamiser sa vie à l’aune du possible, voire même de l’impossible qui le surprend et le transcende.
  • A l’instar d’un Tchouang Tseu, Binswanger ou Kimura, ne jamais oublier que «  nul ne peut espérer susciter chez autrui une transformation s’il n’accepte d’être transformé lui aussi. »(58)

Où mènent donc vingt cinq années de psychothérapie, un quart de siècle en présence des plaies et des fractures de l’existence ? Elles mettent tout d’abord en évidence d’inéluctables zones d’ombres dont l’essentielle est sans conteste « l’irréductible altérité ».(59) Ces champs obscurs ouvrent le champ de la réversibilité de toute pathologie endogène : surprise du soignant qui, un beau matin, reçoit un « bonjour » de bienvenue d’un patient catatonique depuis plus de dix ans. Un « rien »(60), souvent mystérieux, jette l’homme, au péril de son être, dans le plus profond désarroi dont seul un « rien », tout aussi insoupçonnable, pourra le faire ressortir. Tels sont ces espaces mystérieux au sein desquels l’homme ne peut plus mais est « pu » par une force mystérieuse qui l’arrache de son pouvoir-être. Zones d’ombres énigmatiques qui animent « la question de l’irréductible : comment penser cet irréductible débordement de l’expérience humaine par rapport à tout ce qu’on peut en exprimer, et même par rapport à tout ce qui s’y donne. Comment la compréhension humaine peut-elle être sensible à une insaisissable et irréductible extériorité ? »(61)

 « Ne jamais rien croire, tout a besoin d’épreuve ». M. Heidegger

 

N’oublions pas que « tout ce qui prend un sens doit être constitué par moi. » Quel sens le « il y a » prend-t-il pour moi, pour vous ? Ma première réponse est une question. Quelle fut ma dernière expérience du « il y a » ?
Je ferme les yeux. C’est inéluctable : lors de l’exposition « Turner – Wissler – Monet » au Grand Palais à Paris ! A chaque fois que je découvre une peinture de Turner se dégage du « Il y a ». En restant de longs moments en présence de « Embarcations sur la mer »(62) ou « Navire en flammes »(63), es gibt etwas, quelque chose se donne, cela se donne. Je ne sais pas ce qui se donne mais ce quelque chose n’est pas n’importe quoi. Turner met au monde tout en mettant en abîme quelque chose qui, loin de me laisser indifférent, me trouble. Ce qui me trouble : la sensation d’une présence qui n’est qu’atmosphérique, non représentée, « d’une signifiance insignifiable ». Le « il y a » supposerait-il l’absence d’émergence d’étantité spécifique ? Serait-il simplement, je rejoins Maldiney, la première surprise de la réalité. La surprise ne provient-elle pas de cette présence simultanée de l’Être et du Rien ? Quelque chose se manifeste sans se représenter. Il ne s’agit pas de confondre l’expression « il y a »,  « es gibt » et il y a une chaise devant la porte. La première exprime une présence qui ne peut se dire plus précisément ; la deuxième, au contraire, enferme la présence dans une certitude objectivable. Le « il-y-a » n’est-il pas du ressort de l’antéprédicatif. Vous découvrirez combine le « il y a » forme la clef de voûte de ce livre et incarne ma préoccupation continuelle. Le « il y a » est le tenant lieu de l’espace thérapeutique. A l’instar de Turner, en tant que Daseinsanalyste, je sonde ombres et lumières qui se diffusent du monde pour leur offrir opacité et transparence, résistance et réceptivité. La parole, à l’instar des coups de pinceaux du maître, traverse la phénoménalité apparente pour n’en garder que l’essence atmosphérique, celle qui permet de libérer, au sein même de la stagnation du mot ou de la toile, le mouvement et la profondeur de la vie. Le psychopathologue que je tente d’être ne peut omettre la présence d’un « il y a » bien plus troublant encore, celui qui embrasse et embrase la folie. Sans me contredire, je me dois de spécifier que le « il y a » peut survenir en présence d’objets ou de thématiques. C’est ainsi que de nombreuses œuvres figuratives peuvent demeurer abstraites. Toute œuvre nue est abstraite. En présence de ces œuvres issues de l’art brut – une toile, un dessin, un pantin, un masque, un chat… - se dégage un « il y a » qui nous trouble et nous fascine et nous projette en deçà de toute thématisation. « La réduction d’autrui » y est instantanée.

La phénoménologie nous convoque à une manière d’être dont elle tait le chemin. Essentiellement théorique, il nous faut, si nous désirons pratiquer cette « ouverture-au-monde » et non simplement discourir, nous exercer principalement à la méditation. Celle-ci m’a conduit, dans le champ de la psychothérapie, à l’hypnose. Aux rares moments où la rencontre me semble impossible tant la souffrance isole le patient, et du monde, et de lui-même, je propose une séance d’hypnothérapie.  Pourquoi l’hypnose ? Tout simplement parce que cette « veille paradoxale» modifie la conscience et favorise la mutation « fermeture –ouverture ». Je pratique l’hypnose parce qu’il est impossible de ne pas modifier la conscience du patient. Dès lors, autant mieux comprendre ces processus pour les utiliser à bon escient d’une manière professionnelle, c’est-à-dire intentionnelle et éthique. « Du point de vue lexicologique, nous précise Salem, le terme hypnose recouvre trois types de phénomène : l’état hypnotique (ou transe) dans lequel est plongé le sujet hypnotisé ; la technique utilisé par l’hypnotiseur  et le type d’interaction particulière qui s’établit entre l’hypnothérapeute et l’hypnotisé. »(64) L’hypnose, précise Erickson, est « un état psychologique spécial qui s’accompagne de certaines caractéristiques physiologiques, qui n’a qu’une ressemblance superficielle avec le sommeil, et qui se caractérise par un fonctionnement de l’individu à un niveau de conscience autre que l’état ordinaire, un état de conscience dénommé, pour faciliter la conceptualisation, l’inconscient ou le subconscient »(65)

J’ai lentement abandonné le mode analogique où domine la métaphore pour le mode incitatif (66) qui « découle d’une rencontre immédiate entre le moi et le monde… Le « moi » et le « monde » sont pris dans un vacillement commun,… rien n’est complètement « objectivé » : du sens passe mais qui n’est pas codifiable – qui reste infiniment vague et diffus. »(67) Quelle justesse surprenante pour signifier ce que je croyais insignifiable. L’induction atmosphérique, en témoignant allusivement de cette relation de compréhension intime entre le patient, le monde et moi-même, induit un vacillement commun. Du sens passe mais non codifiable. Il s’agit bien, en d’autres mots, d’une signifiance insignifiable. L’induction incitative allusive tout comme le mode incitatif « constitue un véritable ébranlement de l’intériorité réagissant à la stimulation du monde. » (68) Cet ébranlement est souvent indispensable dans les cas les plus extrêmes de fermeture à soi et au monde. Je me permets de vous rappeler le nombre infini d’inductions possibles. Je ne prétends en aucune manière vous initier à l’hypnose (69) ou vous proposer la meilleure induction mais simplement partager une forme inductive plus personnelle et adaptée aux fondations éthique et théorique qui sont les miennes. Cet ébranlement, je le comprends comme une interruption, et des représentations mentales qui occultent mon horizon, et d’un vouloir qui s’échoue en impouvoir et impuissance, interruption qui crée du « jeu », de « l’écart ». Il s’agit, tout comme le préconisait Tchouang-Tseu, de favoriser « un art de libérer autrui de son assujettissement au vouloir. » (70) Le but de l’hypnothérapie est « de toucher à l’imagination opérante de son patient, laquelle produira la transformation nécessaire à la solution de ses difficultés… Quelle que soit la voie suivie, le patient accède à l’imagination opérante par la suspension de l’intention, par l’arrêt. »(71)
J’ai opté moi-même pour la voie du calme qui permet au patient « de se laisser gagner par une tranquillité de plus en plus profonde, de laisser se défaire en lui les dispositions qui mènent à l’action – de se laisser défaillir, en somme, ou de se laisser sombrer. »(72) En reprenant le processus du dessin décrit par Michaud, il s’agit bien « d’une vaste opération de déliaison. » Tout comme dans le dessin, l’induction hypnotique atmosphérique esquisse un monde plus qu’il ne le reproduit. Quelques traits, linéaments virtuels, qui « ne visent pas à restituer l’apparence des choses, mais à s’en détacher par un jeu d’écarts »(73) qui permettent à la fois «  de capter la grande animation du réel,…et de s’affranchir des limitations physiques ou de communiquer avec l’infini des choses. »(74) Ouvrir sans refermer et privilégier l’inachevé. Ce « non finito n’est pas un manque mais la trace fixée d’un écart. »(75) L’écart, nous y revenons sans cesse, indispensable, « parce que c’est seulement en prenant ses distances par rapport à l’effet recherché que l’on peut éprouver son manque et le laisser naturellement advenir ; parce que ce n’est qu’en laissant du champ à l’effet, au lieu de coller à lui, qu’on rend son déploiement possible.
Le détour : parce que l’un renvoie à l’autre, qu’il implique de lui-même son renversement et nous fait tendre au retour ; parce que c’est à l’opposé de ses manifestations tangibles qu’est la source de l’effet. Grâce au détour, nous voyons émerger l’effet à partir du vide ou du contraste et, ayant remonté au creux de son avènement, nous épousons son devenir. »(76) En présence simultanée de l’Être et du Rien, s’ouvrir au monde. N’est-ce pas paradoxal que la définition de l’hypnose qui me semble la plus juste est celle d’un sinologue et philosophe ? « L’hypnose est l’ensemble des régimes d’activité dans lesquels la conscience, bien qu’éveillée, s’abstient d’interférer avec l’activité spontanée de la totalité des forces et des facultés, connues et inconnues, qui sont en nous. »(77) Il faut y revenir à deux fois pour la comprendre. L’hypnose active une activité qui en désactive une autre tout en advenant à une conscience non intentionnelle, à une imagination opérante « qui est notre bien le plus précieux et la source de notre liberté (que nous devrions concevoir) comme le surgissement du nouveau qui se produit parfois en nous quand une transformation de notre vie est devenue nécessaire. »(78) Nombreux sont les patients qui sont privés de cette liberté, incapables de laisser surgir du nouveau, incapables de prendre conscience jusqu’à l’inexorable qu’une transformation de leur vie est devenue nécessaire. La transe, cette conscience modifiée, peut les aider. La légèreté de l’induction n’est pas corrélée à la profondeur de la transe. La première qualité thérapeutique de l’hypnose est de simplement éveiller le patient à une sensation originaire et naturelle qu’il aurait pu négliger. Il ne s’agit donc pas d’un sommeil mais bien d’un éveil tout aussi proche de l’état méditatif que de la jronesiV (phronésis) héraclitéenne. Ecoutez plutôt : « L’homme est en état de phronésis dans le mode d’être du jronein lorsque, à partir de l’éparpillement turbulent de l’existence, il se rassemble dans le mode d’être de la réflexion tranquille sur la vérité, de l’écoute paisible de la nature et de l’action tranquille (réfléchie) dans laquelle seul est possible l’être soi-même, la vie à partir de la stabilité de soi. Ce mode d’être, dont la possibilité repose en chaque existence, bien peu cependant le recherchent et l’élisent ; la plupart le laisse s’échapper, restant dans le mode d’être de l’éparpillement. »(79) Etonnant, n’est-ce pas ? La pratique de hypnose permet tant au patient qu’au thérapeute de sortir de l’éparpillement. En tant que technique qui reprend toutes les formes d’influence favorisant une modification de conscience, l’hypnothérapie médicale n’est plus nécessairement directive et manipulatoire.


1 : Jean GREISCH : II – O.T., p.30

2 : Martin HEIDEGGER : I – Q.I., p.156

3 : Maurice MERLEAU-PONTY, Ic – V.I., p.201

4 : Ibidem, p.203

5 : Ludwig BINSWANGER, Ie – I.P.A.A., p.57

6 : Ibidem, p.57

7 : Martin HEIDEGGER : I – E.T., p. 55-57

8 : « Le moment gnosique fait ressortir le quoi de ce qui est donné objectalement ; le moment pathique fait ressortir le  comment de l’être-donné. » STRAUS, les formes spatiales cité par M. Gennart  II – C.P. , p. 67

9 : Nous nous référons à la conférence de Ludwig BINSWANGER : Le  problème de l’espace en psychopathologie traduite par Caroline Gros, Id – P.E.P., p. 50

10 : Henri MALDINEY,  Id– B.R.A., p. 125

11 : Erwin STRAUS, I – D.S.S. , p. 417

12 : Maurice MERLEAU-PONTY, Ic - V.I. , p. 181

13 : Zutt entend par corps involontaire un corps que nous n'utilisons pas sciemment mais qui nous permet de devenir.  Entre autres, il nous permet de naître, mourir, désir, aimer... cité par Michèle GENNART, II - C.P. , p. 198

14 : Martin HEIDEGGER :  Ib – E.T. , p. 74

15 : Ibidem, p. 126

16 : Ibid., p. 126

17 : D.W. WINNICOTT, De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris 1983, deuxième partie

18 : Hubertus TELLENBACH, I.n - G.A., P. 42 et suivantes : la fondation de la confiance…

19 : « Dès plus significatifs » traduction personnelle de « ausgezeichnetes »  traduit par Vézin par insigne

20 : Martin HEIDEGGER, Op.cit., p. 223

21 : Martin HEIDEGGER, Ib – L.H., p. 109

22 : Ibidem, p. 131

23 : Henri MALDINEY, Id – P.H.F., p. 199

24 : Henri MALDINEY, Id – C.V.M.P, p. 211 et 269

25 : Henri MALDINEY, Id- P.H.F., p. 66

26 : Hubertus TELLENBACH, In – G.A., p. 40

27 : Ibidem, p. 47

28 : Ibid., p. 50

29 : Ibidem, p. 85

30 : Pour mieux comprendre ce passage, vous pouvez lire l’introduction de Aristote, Métaphysique Θ 1-3, de l’essence et de la réalité de la force de Martin Heidegger traduit par  Bernard Stevens.

31 : Cette mise en œuvre (en existence) de la vie fera l’objet d’un développement tout particulier dans la section 4.

32 : Cela reprend les phénomènes qui se regroupent sous le terme de “dyspathie”

33 : Henri MALDINEY, I – P.H.F., P. 180

34 : Jan PATOCKA , III – P.P. , P. 61

35 : Maurice MERLEAU-PONTY, Ic – O.E., p. 21

36 : Maurice MERLEAU-PONTY, Ic – V.I., p. 184

37 : Ibidem, p. 268

38 : Ibid., p. 199

39 : Martin HEIDEGGER, Bâtir, Habiter, Penser in  Ib – E.C., p. 177-179

40 : Jacques DERRIDA, VI – DER.2 , p. 169

41 : Jean-Louis CHRETIEN,  Le corps et le toucher in II – A.R., p. 125

42 : Jacques DERRIDA, Op.cit., p. 161

43 : Nous reviendrons à cette dimension dans la section IV, « Penser l’amour » 2.4.4.3.

44 : Henri MALDINEY, « Le dévoilement des concepts fondamentaux de la psychologie à travers la Daseinsanalyse
       de L. Binswanger » in Id – R.P.E., p. 91

45 : Martin Heidegger, § 31, Le Dasein comme comprendre in Être et Temps, Op.cit., p. 189

46 : Ibid., p. 187

47 : Dictionnaire LITTRE , Version Cdrom, étymologie de Lubricité

48 : Henri MALDINEY, Id – P.H.F., p. 211

49 : BINSWANGER analyse ces directions significatives anthropologiques d’horizontalité et de verticalité dans le chapitre 4 de son livre Henrik Ibsen et le problème de l’autoréalisation dans l’art., I.e – I.P.A.A. p. 59

50 : Wilhelm SZILAZI, Les bases d’expérience de la Daseinsanalyse de Binswanger, in L’art du Comprendre 5/6,
       p. 171. Un prochain numéro de la collection phéno sera consacré à une traduction d’un de ses textes capitaux.

51 : Ibidem, p. 172

52 : Martin Heidegger, Id – E.T., p. 122, traduction p. 164

53 : Ibidem, p. 164

54 : HERACLITE, VI – H., fragment 062, p.232

55 : EPICTETE cité par Héraclite, Ibidem, p.232

56 : Lors des « regards croisés » organisés en octobre 2004 par le service de pédo-psychiatrie de Brest ( Pr Lazartigues et Dr. B.Verrecchia), le Pr  Jean-Yves Hayez (UCL Belgique) et moi-même avons décidé de proposer comme thème de ces regards «  l’aventure thérapeutique ». Deux journées très denses de partage permirent à l’auditoire de comprendre combien la rencontre d’un enfant ou d’un adolescent ne peut pas se réduire à une stratégie mais se fonde sur le risque de l’être-ensemble et se nourrit d’une intuition clinique qui, bien que traversée par le savoir, s’enracine dans l’empathie (Einfühlung husserlienne ) , voire la sympathie (Minkowski).

57 : Martin HEIDEGGER, Ib – Zo.S., p.301

58 : Jean-François BILLETER commentant Tchouang Tseu, III – E.T, p.67

59 : Henri MALDINEY, Id – I. , p. 44

60 : telle « l’épouvante mimique du médecin » qui annonce à Suzanne Urban le cancer de son mari.
        Id- C.S.U., p. 37

61 : P. de couverture de  L’irréductible, Id- I.

62 : Embarcations sur la Mer, vers 1835-1840, Boats at sea, Aquarelle 22,2 x 27,9 cm, Tate Gallery

63 : Navire en Flamme?, vers 1826 – 30, Ship on Fire, aquarelle, 33,8 x 49,2 cm  Tate Gallery

64 : Gérard SALEM, L’hypnose, in traité de psychothérapie comparée, Médecine & Hygiène, 2002, p.349

65 : Milton H. ERICKSON, Version française des Collected papers, Tome III, chapitre 3, L’hynotisme, Ed.Satas, 2001 p.23

66 : « Le mode incitatif consiste à emprunter cette chose-là pour introduire ce sujet-ci ; ce sujet se trouve toujours exposé à la suite. Même quand il est rigoureux, le rapprochement analogique reste superficiel ; au contraire, l’incitation allusive offre un caractère espacé, sa saveur se déploie longtemps. » Zhuzi Yulei, cité par François Jullien, Op.Cit.,
p. 173

67 : Ibidem, p.175-176

68 : Ibid. p. 177 L’originalité du mode incitatif (xing) : sous l’angle de la production, plus immédiat, sous celui du sens, plus indirect. Se recoupent en lui la motivation la plus vive et l’expansivité la plus riche. Ce rapport qui peut paraître contradictoire d’indirect et d’immédiat éclaire au mieux la fameuse transmutation par laquelle l’intensité de notre présence au monde se transforme en déploiement sans fin du poème – ou dans le cas présent, de l’induction.

69 : N’ayant pas repris dans ma bibliographie les ouvrages traitant de l’hypnose, je vous suggère de consulter le site de la Société Belge d’Hypnose de Langue Française qui vous propose une bibliographie complète, des articles et la liste des hypnothérapeutes et écoles de formation agréés : www.sbhlf.be

70 : Jean-François BILLETER, Op.Cit., p. 235

71 : Ibidem, p.244

72 : Ibid., p.245

73 : Philippe-Alain MICHAUD, Op.Cit, p 9 à 19

74 : François JULLIEN, Op.Cit., p.185

75 : Philippe-Alain MICHAUD, Op.Cit.

76 : François JULLIEN, Op.Cit., p.349

77 : Jean-François BILLETER, Op.Cit., p.248

78 : Ibidem, p.249

79 : Ludwig BINSWANGER, L’appréhension héraclitéenne de l’homme, in Ie – I.A.E., p.171

 

 

 

 

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