Livre "Penser l'existence, Exister la pensée"

 

IV. Se frayer un chemin… extraits

S’il est possible de « faire exister quelque chose par le seul pouvoir des mots,»(1) ce quelque chose pouvait-il apaiser la souffrance ? Quand le mot est parole, logoV, lorsque le mot pose à travers son dire dans le réel ce qui restait emmuré dans le mutisme, lorsqu’il dévoile et donne à penser, lorsqu’il permet au-delà de l’étant à laisser manifester l’Être, la parole devient don, ouverture et accueil. La parole invite le parlant et l’écoutant à se rencontrer à l’aune de son déploiement métamorphosant. « Pensée et poésie sont, en soi, le parler initial, essentiel et par conséquent du même coup le parler ultime que parle la langue à travers l’homme. »(2)  Celui qui décide d’accompagner l’autre dans sa souffrance se doit donc de parler la langue et ne plus l’utiliser, il se doit de penser. « L’homme n’a pas véritablement le pouvoir de penser, aussi longtemps que ce qui demande à être pensé se retire. »(3) Ce qui demande à être pensé est le phénomène insigne, « celui qui ne se montre justement pas, ce qui par rapport à ce qui se montre de prime abord et le plus souvent, est en retrait, mais qui est même temps appartient essentiellement, en lui procurant sens et fondement à ce qui se montre de prime abord et le plus souvent. »(4) Ce qui demande à être pensé, « ce n’est point tel ou tel étant, mais l’être de l’étant. »(5) Penser implique une double conscience entrelacée – intentionnelle et non positionnelle – qui exacerbe notre vigilance à ne pas nous perdre dans l’étantité pour, en nous dépassant, interroger l’être de l’étant en question. Cette pensée de l’être de l’étant nous ouvre la contrée de l’Être.

De l’étant « souffrance », nous en interrogerons l’être et dès lors un des fondements ontologiques : la sensation inexorable du manque que rien ni personne ne peut combler. Il ne s’agit pas d’un manque ontique : argent, énergie ou affection mais de l’être même de ce que le manque sous-tend : l’absence de. Le propre de l’homme est de vivre dans l’absence, l’absence la plus absolue, la plus essentielle, celle de lui-même. L’homme est ontologiquement absent à lui-même dans la mesure où il n’est pas, où il a toujours à être. Cette sensation inéluctable connaît néanmoins des destinées différentes selon l’ouverture de notre conscience. Celle du clinicien est mise à rude épreuve au point d’en appeler à une méthode qui lui permette de sonder ce dont il est question. Ayant choisi comme orientation thérapeutique celle qui s’intéressait à l’être des choses, à l’être du symptôme, à l’être-homme et non simplement à l’étant, au symptôme, ma méthode ne pouvait qu’être phénoménologique.(6)

De tous les phénomènes, celui qui nous retiendra principalement sera celui de « l’humanitude », de l’essence de « ce qu’être un homme veut dire ». Qui d’entre nous prend le temps d’interroger l’être de son étantité, le sens de ses orientations, la source constitutive de tous ses jugements ? Qui prend conscience qu’à sonder le fond du destin-contrainte sourd inexorablement un destin-choix ? Qui prend conscience que l’homme n’est pas réduit à des prédicats, il n’est pas, il a à être. Il ne dispose pas de son humanitude, ne fait pas un avec elle mais se doit de la laisser être, la laisser advenir chaque jour ? Dès à présent, retenons le sens de ce néologisme « humanitude ». Je ne crée pas ce mot par plaisir de jargonner mais par nécessité de clarté. Il cristallise un des axes de ma pensée à savoir que le mouvement naturel, spontané de l’homme est de déchoir, de se perdre, d’errer, de se saboter, de détruire.
C’est ce qui explique combien l’histoire humaine est jalonnée majoritairement de drames, d’insoutenables génocides, d’actes et de propos impensables et intolérables. La grandeur de l’homme, sa profondeur, son charisme, l’intensité de sa présence, son génie, sa transcendance ne sont que des possibilités, des potentialités qui ne se déploient que dans le cheminement, dans le retrait-herméneutique, dans une ouverture, une disponibilité, une réceptivité. Cette possibilité d’advenir forge le sens même du mot «liberté ». Nous comprenons tous sa signification mais l’avons-nous tous remplis par les différents vécus qui la constituent : la possibilité, le choix, la décision ! Au jour de notre propre cheminement, de notre être-en-route-et-en-doute, notre vie se tisse de rencontres, de déceptions, d’illusions.

Se rapprocher soudainement de cet autre qui me semblait inaccessible métamorphose la distance, celle qui, sinon m’éloigne de moi-même, du moins interroge l’essence de mon être-au-monde, non pas ma quiddité, ce que je suis mais qui je suis. Tentons de nous laisser aller au comprendre de cette humanitude. A quel moment l’homme la ressent-il se déployer ?
 

  • Au jour d’une écoute authentique de l’appel silencieux à réaliser son pouvoir-être, au jour de prises de conscience : ressentir que tout homme est à-être ; qu’il se doit de se dégager de sa quotidienneté ; qu’en tant qu’être destiné à mourir, sa temporalité lui est propre ; qu’il est le seul à devoir et pouvoir se confronter à cette temporalité et par la même exister.
  • A l’instant où, tourmenté et envahi par la présence inéluctable de sa propre mort, il ressent et perçoit combien il peut choisir des directions de sens – accepter, refuser, refouler, méditer, transcender sa facticité(7). Ces directions moduleront « sa spatio-temporalité » : il pourra tantôt s’élever, avancer tantôt chuter, reculer. L’homme peut prendre conscience qu’il sent; prendre conscience de sentir qu’il se sent s’élever ou chuter, avancer ou reculer. L’homme peut entrer dans la conscience qu’il n’est pas simplement dans le monde mais ouvert à ce monde, en relation avec ce monde, configurateur de monde
  • Sur le chemin de la connaissance éprouvée qui ouvre son horizon de pensée et de sens. N’y a-t-il pas condamnation plus intolérable que celle à l’ignorance ? L’humanitude existe le fond de l’humanisme. Est humaniste,  l’homme qui, vigilant à l’humanitude, traque et débusque tous les régimes, toutes les idéologies, toutes les croyances, toutes les exaltations qui l’anesthésient et le réduisent à un état de « chose » ou l’euphorisent pour le dématérialiser de sa finitude et de ses impasses. L’humaniste éveille la présence de l’humanitude en chacun d’entre nous et nous apprend à apprivoiser les pénibilités qui s’y joignent dont la principale est l’angoisse.  

« La phénoménologie n’est pas un système mais l’idée d’une tâche à réaliser. »(8) Elle n’est pas à mes yeux une élucubration savante et ésotérique mais une méthode, une pratique qui fonde mon travail de thérapeute d’une manière d’autant plus intense que Heidegger lui donne de nouvelles directions au plus proche de mes attentes : une direction ontologique et herméneutique. L’intuition catégoriale lui permet d’aborder l’Être non plus comme un concept mais comme un phénomène qui, lui aussi, se donne  autrement que l’étant. Sa première pensée (1927) que « Être et Temps » déploie magistralement interroge l’Être à partir de l’étant. De tous les étants, un seul peut interroger l’être de l’étant : l’homme qu’il nommera Dasein. Son être est différent de tous les autres êtres d’étants.  
Rigoureux, Heidegger analysera en premier lieu l’être de l’étant-homme, analyse qui le conduira à nous rappeler qu’il y a va en notre étant de cet être. La phrase est ambiguë. Deux sens sont possibles. Il y en va en notre étant de l’être de notre étant et/ou il y en va en notre étant de notre rapport avec l’Être. Je retiens comme pertinents les deux sens. Heidegger ne pensera pas toujours que l’Être habite le Dasein qu’il comprend comme souci, Sorge, le souci de maintenir ce rapport à l’Être et de ne pas oublier l’être de son étant à savoir qu’il a à être. Dès les années 29, un tournant s’amorce qui le conduit en 59 à abandonner le souci au profit de la « sérénité, Gelassenheit, l’âme égale en présence des choses, l’esprit ouvert au secret. », l’horizon à la libre étendue. Ce tournant se révèle fondamentalement en 62 dans « Temps et Être » où il pense « l’Être en tant qu’Ereignis »(9) en dehors de l’étant en général, en dehors du Dasein en particulier. La démarche s’inverse.  Il s’agira désormais pour l’homme de s’ouvrir à la contrée de l’Être. Reprenant dans « Qu’est-ce que la métaphysique » la formule hégelienne "Sein. Lehre. Gleich."(10), Heidegger l’interprète néanmoins différemment et la comprend comme « une co-appartenance et comme la finitude de l’être lui-même, lequel ne se découvre que dans la transcendance de l’être-là retenu dans le néant et en émergeant (hinausgehalten). Le néant : la matrice de l’étant dans son ensemble… Ni métaphysique, ni ontologique, la Pensée essentielle qui pense la vérité de l’Être pense le Néant, en tant qu’elle se détourne de l’étant. « Elle pense le Néant comme l’Être. » »(11) La phénoménologie, méthode privilégiée pour penser l’Être sera aussi celle pour penser le Néant. N’y a-t-il rien de moins perceptible que le néant lui-même ? Les phénomènes « Être » et « Néant » partagent leur dimension d’invisibilité. Ils ne sont pas des phénomènes ontiques qui se donnent à voir, des choses que je peux atteindre. Relèvent-ils de la connaissance ? En effet, "la connaissance est seulement connaissance humaine, liée aux formes intellectuelles humaines, incapable d'atteindre la nature des choses mêmes, d'atteindre les choses en soi. La possibilité de la connaissance devient partout une énigme."(12) Nous nourrissons bien  l'illusion que "dans la perception, la chose perçue semble être donnée immédiatement…mais la perception n'est qu'un vécu du sujet, du mien, qui perçoit…"(13)

Husserl a tourné notre regard « vers la conscience transcendantale. »(14) Heidegger ne s’est pas satisfait de ce spectateur désintéressé et nous a noués au monde, nous a sensibilisé à une phénoménologie de l’inapparent. Ces deux pensées magistrales restaient néanmoins trop inféodées à une tradition unipolaire helléniste et au potentat que représente la langue. Amputées d’une perspective fondamentale, celle de l’Orient, leur génialité ne pouvait éclore. Si la philosophie grecque nous semble familière tant elle a façonné notre culture, l’Extrême-Orient nous semble aussi fascinant qu’étranger, bien éloigné de nos modes de pensée. Dès mon premier voyage en Chine ou au Japon, je me sentis pourtant directement en lieu sûr et pris conscience combien il était important de dépasser nos clivages et nous familiariser avec cette pensée fondamentale car co-constituante de la nôtre ? La rencontre de la pensée orientale, « taoïste » plus précisément se révéla peu à peu comme un « séjour » duquel je ne pourrai plus me soustraire. Au-delà du discours, cette pensée s’inscrit dans l’éprouvé, dans une pratique quotidienne de la méditation. "La méditation ne consiste pas à vider l'esprit, mais plutôt à apprendre à voir les choses telles qu'elles sont et à vivre avec les choses telles qu'elles sont."(15) Alors que nos philosophes occidentaux discourent sur notre rapport au monde, je pus dans ces lointaines contrées le vivre au quotidien. Mes nombreux voyages au Laos, Cambodge, Chine, Thaïlande, Japon nourrissent et vivifient mes lectures, mes sesshins et mon initiation à la cérémonie du thé, un art d’exister les rythmes.

 

Trois rencontres furent prépondérantes : celle de Bernard Stevens enseignant à l’Université Catholique de Louvain la phénoménologie et la philosophie de Kyoto, celle de Jeff Shore, théologien américain, professeur de Bouddhisme Zen à l’Université Hannozoko à Kyoto et celle de Toshiko Morimoto, mon maître de thé. Tous trois me permirent d’exister mes impasses jusqu’à l’ouverture sur un nouveau chemin d’entrelacs et de chiasme. S’il est vrai que le Dasein semble être, comme le souligne le Professeur Tatossian, « du genre neutre, asexué ; qu’il ne comporte pas de pluriel ; qu’il est une désignation abstraite, impersonnelle, objectivante, »(16) je ne pense pas qu’«il manque à l’analytique de la présence le rapport à la vie, à la nature et au corps. »17 Le psychiatre français ne doit pas oublier la perspective ontologique du philosophe laquelle me semble fondamentale et dont je serai un autre témoin à l’aune du cryptogramme de l’Extrême-Orient. En prônant « la mise hors circuit du monde de la subjectivité empirique, laissant pour résidu un moi pur,»(17)  Husserl laisse émerger « une transcendance originale, non constituée, une transcendance au sein de l'immanence. » Se dégage ainsi l’idée d’un ego transcendantal non constitué à l’origine de l’ego empirique qui vit et se constitue une histoire, ces deux ego n’étant pas pour autant deux entités séparées. Heidegger se démarque de cette pensée et lui préfère un être incarné, le Dasein qui prend conscience qu’il y a va en son être de cet être. Deux perspectives différentes qui pourront néanmoins se rejoindre et prendre sens, comme nous le verrons, à l’orée de la pratique orientale.

 

L’étant n’est pas la sentinelle de l’Être ! Il ne le devient qu’en s’affranchissant de lui-même, en sortant de ses limites. Je n’en connais que deux qui peuvent muter « l’insipidité de leur manière d’être là »(18) en « présence » : l’homme et l’œuvre d’art comprise comme œuvre-nue,(19) témoignage d’un dépassement du « drame constitutif de l’existence humaine qui est celui d’une séparation, que l’homme éprouve comme sienne, entre la réalité du monde extérieur dont l’expérience lui est imposée … et la réalité d’un monde intérieur dont il est la mesure. »(20) L’œuvre d’art recouvre l’écart qu’instaurent ces deux mondes. Sa rencontre, constituante d’un fond qui s’ouvre sur l’abîme,  sous-tend l’épiphanie de son apparaître qui « ne va pas sans l’autophanie de celui en présence duquel elle « s’apparaît ». »(21) Le monde n’apparaît qu’au jour de son propre apparaître. La proximité du monde instaure une intimité avec mon propre dévoilement. « Je » et « le monde » co-naissent et re-naissent sans cesse de leurs cendres. C’est ainsi que Mathieu Ricard, passible de la présence du maître, devint passible de la sienne : « il était assis, adossé à une fenêtre derrière laquelle s'étendait une mer de nuages... Je m'asseyais toute la journée en face de lui et j'avais l'impression de faire ce que les gens appellent "méditer", c'est-à-dire simplement me recueillir en sa présence. C'était sa personne, son être qui m'impressionnaient... La profondeur, la force, la sérénité qui émanaient de lui et ouvraient mon esprit." (22) La présence est le mode de donation insigne de « l’exister ». Exister, "c'est se tenir hors,...hors de toute contenance qu'on se puisse donner."(23)  « La présence noie et charrie tout. Il s’agit de dégager une loi d’information au sein de l’apparente et excessive redondance du discours de la présence,… dénominateur commun verbal de tous les psychiatres phénoménologues » ?(24)
Comment éviter cette redondance si ce n’est qu’en privilégiant au « discours de la présence » son déploiement et n’écrire qu’ « en tant que témoin de la signifiance de l’Être qui me traverse et m’enveloppe irruptivement. »(25)

2. PATHOGRAPHIES.

L’écriture et le cheminement de cette réflexion se nourrissent de ma pratique quotidienne de psychothérapeute. C'est pourquoi, celle-ci sera soutenue par de nombreuses traversées cliniques dont deux pathographies plus conséquentes et longitudinales formeront le squelette, la structure constituante. Deux manières d'être-au-monde qui douloureusement illustrent une impuissance du pouvoir-être. Une troisième sera proposée en guise d’hommage aux parents d’enfants handicapés : un remerciement, une trace de la signifiance souvent insignifiable de leur mal-être.

 

2. 1 : Eugen : une existence en dépression

  " J'ai commencé ce travail quand j'ai eu l'intime conviction que faire cette recherche, c'était oser emprunter un chemin, c'était me confronter à ma propre image, c'était oser me rencontrer, c'était aussi m'épurer, c'était décanter, c'était enfin tendre vers mon soi...

Chapitre 1. La question de l'innommable : J'entre dans une grande rumination et se précise la vision de la maladie de mon âme. Effectivement ça colle avec ce que je ressens depuis mon enfance... Mon ami est très étonné du changement qu'il constate dans ma manière d'être-au-monde... Mes réponses  de plus en plus réfléchies, non exprimées dans l'agitation semblent lui apporter un calme intérieur... Mon innommable donnait les premiers coups de bec sur sa coquille. Je comprends de mieux en mieux pourquoi la dépression sévère s'est abattue sur mon âme... C'est une joie vibrante qui m'a animé à partir de ce moment que j'appelle : de dévoilement. Merci au groupe qui a été si contenant, si couvant, si sécurisant : il faut de la sécurité et de la confiance... Nommer, voilà bien une des plus grandes découvertes de ma vie...encore faut-il oser nommer... Dire qu'il a suffi que je nomme l'innommable, que je vérifie dans mon histoire s'il y a cohérence pour qu'enfin je puisse faire cette distinction importante pour moi aujourd'hui, ou subir mon destin, ou commencer à accomplir ma destinée. Grâce à ce travail écrit, je commence à assembler les morceaux de puzzle qu'a été ma vie. Vous vous rendez compte combien j'hésite encore à prononcer le mot dont j'ai été l'otage jusqu'à ce jour. Ce travail d'introduction doit être labyrinthique. J'ai tellement erré. C'était de la miserrance. Mes errances, je les vivais tenues en laisse par cet innommable. Et je croyais que je ne faisais que croire. Pendant longtemps croire était le plus important pour moi. Aujourd'hui comprendre me semble plus important.

Cette première pathographie illustre cette incapacité d'exister en raison d'un écrasement trop précoce, à un moment où de nombreux enfants n'osent pas encore affronter l'autorité parentale. Tel fut le leit-motiv de toutes ces années : ne pas oser, la sensation continuelle ne pouvoir faire autrement. A vivre dans un Umwelt, dans un environnement qui ferme l'horizon du Mitwelt, du monde-avec-autui , Eugen ne pouvait qu’investir – à la folie -  l'Eigenwelt, le monde propre. Personne n'avait ouvert Eugen à l'existence avant notre rencontre.

 

2.2 : Olivier, une existence en délire

 

" Je suis une merde et je ne peux imaginer qu'il m'aime puisqu'il ne peut aimer une merde" (26) Une pensée d'Olivier, un patient de 32 ans (1995) qui paraît la vingtaine. Artiste-peintre, il consulte pour insomnies. Cette simple demande révélera rapidement une pléiade de symptômes. Tous le conduisent vers l'impasse d'une possibilité d'être-au-monde.

Depuis toutes ces années, Olivier supporte de plus en plus difficilement le fardeau de la  vie. Hormis quelques passages maniaques de plus en plus rares, tout est lourdeur, solitude, isolement.
En lisant Maldiney : "La mélancolie suppose les autres mais ne les rejoint pas. La mélancolie sent le poids du fond… Dans la dépression mélancolique non seulement le lointain mais le proche ensemble disparaissent dans l'intraversable"(27), nous ne pouvons qu’acquiescer. Les autres sont là, tout autour d’Olivier, mais il ne peut les rejoindre. Entre lui et les autres, une barrière invisible mais si présente, celle de l'étrangeté. Son corps se meut dans l'espace mais ne fait pas un avec l'espace. Chez Olivier, "les sens" et le "se mouvoir" ne s'articulent pas l'un à l'autre. Tout mouvement en harmonie avec les sens induit un rythme et ouvre un monde dans lequel l’homme peut se déployer.

 

Ce dont précisément manque Olivier et nombreux mélancoliques : le rythme, l’ouverture  au monde. Cette dysrythmie est générée principalement par l'altération de ses sens et les associations infinies entre ce qu'il voit, ce qu'il imagine, ce qu'il ressent, entre la réalité et l'imaginaire. "Les notions de hasard, d'actes non intentionnés, d'actes inconscients n'existent plus, le moindre fil sur sa route y a été mis exprès...la pensée du patient a perdu la faculté de s'arrêter à la porte individuelle, propre à chaque objet, elle glisse de suite plus loin, fuit vers l'infini..."(28) " Il n'y a donc plus aucun hasard, plus de coïncidence. " C'est quand même étrange. Je pense Requiem de Mozart et j'entends à la radio une pub sur le Requiem. Je pense à mettre une antenne parabolique et après on en parle à la T.V. Je pense à prendre pour une fois de la moutarde et justement on parle du lapin à la moutarde dans une émission. Je pense " oh si mon rêve pouvait se réaliser un jour et je tombe sur cette émission dans le journal : Bas les masques. Thème : j'ai réalisé mon rêve."(29)   Olivier associe ainsi tout et n'importe quoi confirmant l’inflation d’une phase maniaque. C'est à ce moment également que se développe un délire de grandeur, une impression certaine qu'il a une mission à accomplir. R.(son ami) a déposé trois clefs, belles vieilles clefs. Une est seule et les deux autres groupées. J'ai fait une photo. (Elle est collée sur la page à coté du texte) Attention, R. arrive. Puis je prends  mon bain et je médite et là, je ressens au plus profond de moi-même ce que m'a dit Mimi dans son demi-coma : "- La porte est ouverte, Olivier. Qui a ouvert la porte ? Qui est moi ? Laisse aller R.
" Ce que je peux dire, c'est que dans ma plus tendre enfance, j'ai pensé que j'aurai  l'extrême chance d'être le dernier maillon de la chaîne et que j'assisterai à la naissance à la révélation ultime que tout être humain rêve... B. m'a rappelé que mes toiles allaient se vendre très cher. Je le sais donc je deviendrai très riche et je suis immortel pour aider les autres."(30)

 

Ce texte nous révèle combien Olivier ressent depuis sa tendre enfance une étrange sensation qui module toute sa manière d'être-au-monde. Dès son enfance, il se ressent différent, étrange et étranger, il ressent que "son Dasein n'a pas pris fond dans l'étant, n'a pas gagné de fondement."(31) Olivier ne peut s’empêcher de ressentir demi-dieu, un envoyé de Dieu pour sauver le monde. Olivier ne se sent pas transcendant mais plutôt transcendantal. Quelle souffrance ne vit-il pas dès qu’il se confronte à sa facticité, à sa temporalité humaine, lui qui se veut immortel ?
Ã

 

Poème d’Olivier

Oh, oui  - Peins, tremble, jouis, toiles, pinceaux,
Couleurs noire, blanche, rouge, orange
Esprit, marche dans la blessure, la souffrance, va, va, va, couleur viens à moi
Mais oui, positif, va vers ton contraire, fais l'amour avec elle, détruis-la,
Aime là, danse avec elle, enfonce lui ton arme virile de la vie et de la mort,
Tu la trahis mais tu l'enfantes,
Jouis de la vie et de la mort, elle est tout, danse, danse à perdre tout, ton corps, ta conscience
Mais tu gardes ton esprit intact, tu t'aimes, c'est pas grave, tu aimes les autres en toi-même,
Tu peux y arriver, tu y arrives déjà.

Merci,
Trois mots bonheurs " Peins ton vertige"
Mais oui, bien sûr, enfin, la vie, la vie, la vie arrive à grands pas,
Tu vas encore chuter, mais c'est humain, accepte-le et tu pourras te relever,
Toile de couleurs, très vive, très calme qu'elle a une puissance extraordinaire en elle,
Dans la matière elle-même, sous la couche, l'autre couche invisible qui bouge, crée, joue,
Communique avec elle et les autres.
Elle resurgit avant de replonger cet extrême bonheur de lumière de la vie inhumaine.
Plonge à corps perdu dans ton "moi peinture"
Elle te révélera des choses extraordinaires.(32

 

2.3 : Christophe, une existence à l'impossible

 

Une troisième pathographie en forme d’hommage à tous ces parents qui luttent pour leur enfant handicapé mental.

Je rencontre Christophe depuis 1987. Ce 17 décembre 2004, nous avons fêté ensemble Noël pour la quinzième fois. Pouvait-il rester absent de notre réflexion même si la destinée de l’écriture s’est détournée de sa route ? Lui seul interroge à ce point nos fondements qu’un livre devrait lui être consacré, à lui, à l’handicap mental qui déstabilise, fragilise, voire même hypothèque l’essence même du Dasein.

Christophe est né le 7 juillet 1985. Accouchement difficile mais ne révélant aucun problème. Dès le deuxième mois, ceux-ci surviennent. Des examens approfondis dans un service universitaire convergent vers un diagnostic probable mais non certifié : microcéphalie. Le professeur prévient les parents et leur suggère de placer l'enfant dans une institution car il est, à ses yeux, un végétal. Les parents sont à la fois révoltés et déprimés. Ils me rencontrent fin 1987.

Christophe a trois ans. Il est très petit et atonique. Il ne communique pas. Je reste de longs moments à ses cotés. Début 1989, je propose à son papa de lui construire une petite maison dans son salon. Nous nous mettons à l'ouvrage. Nous dessinons les plans, convenons des couleurs, des textures et des matériaux à utiliser. Mars 1989, la maison est construite. Seuls Christophe et moi pouvons y entrer. Nous établissons un rite à chaque rencontre.

De microcéphale, j'avais retenu "micro", petit. Tout était petit dans le monde de Christophe sauf le monde dans lequel il vivait. C'est pourquoi, j'ai imaginé cette maison. Elle devint l'espace du changement. Durant trois années, nous y avons passé de nombreux moments inoubliables. Christophe s'est doucement ouvert à la vie. Nous avons filmé tous ces moments durant six années. La première victoire fut le regard, la deuxième, merveilleuse, la marche. Ayant atteint cette étape à l'âge de six ans, Christophe est venu chez moi tous les jeudis de 19h00 à 20h00. Je l'ai baigné d'abord dans un bain de lumière et de sons. Je l'observais et tout particulièrement lorsqu'il passait devant un pan de mur recouvert de miroirs. Il a fallu de nombreuses années avant qu'il ne s’y reconnaisse.
 
Depuis 88, toujours les mêmes gestes : une main hypertendue et frétillante vers deux lieux d'attirance privilégiée : l'eau qui coule et la lumière intense, accompagnés de cris stridents.

Pendant plus de dix ans, chaque semaine, après la rencontre avec Christophe, je passe la soirée de 20h00 à 22h45 avec les parents. Nous mangeons ensemble et nous parlons de lui, de ses comportements, de ses évolutions, des impasses qui font souffrir. Atténuer l'angoisse, apaiser la souffrance, apprendre à accepter, découvrir cette autre manière d'être-au-monde, autant d'objectifs de ces rendez-vous hebdomadaires.

Avec Christophe, chaque mouvement, chaque étape est décomposée comme dans un film au ralenti. Nous prenons conscience de la complexité de l'évolution. Chaque progrès est analysé : s'agit-il d'un réflexe conditionné ou d'un nouveau témoignage de sa capacité de s'adapter au monde extérieur ?

Depuis ce verdict professoral, bien de l'eau a coulé sous les ponts. Certes, Christophe est handicapé mais il n'est pas une plante. Il marche, il communique et se fait très clairement comprendre. Depuis fin 1996, j'ai proposé aux parents qu'une logopède favorise et ouvre son accès au langage. Des sons nouveaux apparaissent d'où se détachent les phonèmes "maman"  et "oui" utilisés souvent à propos.

Tout en prenant conscience des limites de Christophe, je prends beaucoup de plaisir à le rencontrer. Son handicap sévère interroge les fondements de la Daseinsanalyse. Reste-il Dasein ? Oui, assurément, mais sa présence est profondément altérée, ses possibles fondamentalement avortés. Il l’est parce que paradoxalement nous le sommes. C’est l’essence même du Dasein que de reconnaître en l’autre ce qu’il est lui-même ou susceptible de devenir. 

L’essentiel est notre propre possibilité d’ouverture à Christophe. Cette ouverture qui le conduit vers l’Ouvert, insoupçonnable et insoupçonné. Non pas une preuve mais un témoin de l’Amour, de ce fondement existential : Mitsein jusqu’au Mitdasein.

Un film d’une trentaine de minutes retrace cette histoire thérapeutique où l’amour a supplanté la technique. Il permet, lors de séminaires, d’encourager les services de pédo-psychiatrie d’oser exister la psychothérapie infantile et ne pas se laisser enfermer dans des théories ou des stratégies.  


1 : Ibid., p 135

2 : Martin HEIDEGGER, Op.Cit., p.139. Heidegger poursuit  «  Parler la langue est tout à fait différent de : utiliser la langue ».

3 : Ibidem, p. 25

4 : Martin HEIDEGGER, traduction Martineau, II – E.T.2, p.47

5 : Ibidem, p.47

6 : , « la phénoménologie la science de l’être de l’étant – l’ontologie. »Ibidem, p.49

7 : La facticité souligne que l’homme est contingent, qu’il a été fait, qu’il est le produit de quelque chose qui est antérieur à lui-même et dont il est le légataire. En venant au monde, je reçois un corps, un milieu social, une potentialité intellectuelle que je dois m’approprier, faire mien.

8 : HUNEMAN & KULICH, Op.Cit., p.43

9 : Martin HEIDEGGER, II – Q.III-IV, p.223

10 : Être.Vide. Pareil.

11 : Denise SOUCHE-DAGUES, II  - N, p.128 à 130, entre guillemets citation de Heidegger.

12 : Edmund HUSSERL, Ia - I.P., p.41, 42, 43

13 : Ibidem, p.41

14 : Edmund HUSSERL, Ia – ID.I, p.187

15 : J. KABAT – ZINN (L'un des fondateurs de la section orientale de l’université du Massachusetts à Worcester), IV – P.N., p.149

16 : Arthur TATOSSIAN, Im – P.P., p.107 Pourquoi objectivante ? La pensée Heideggérienne n’est objectivante que parce qu’elle se donne dans une langue.  « Dasein » n’est pas un concept, un objet de la pensée mais la traduction d’un éprouvé.

17 : Edmund HUSSERL, Ia – ID.I, p.190

18 : Le choix du mot juste s’est avéré impossible. La langue française n’exprime pas les différentes formes de la présence et laisse à chacun le soin d’en interpréter la subtilité. Il nous manque au côté de la présence et de l’absence un troisième terme dépourvu de préfixe pour signifier cette qualité de toute chose de pouvoir être-là dans l’espace de manière insipide c’est-à-dire dépourvue de ce que le « pré » signifie : un dépassement de soi vers le monde et, ce, sans pour autant être absente.

19 : Voir Section III, chapitre 1.2

20 : Henri MALDINEY, Id – S.A.T., p.10-11

21 : Henri MALDINEY, Id – O.R.A.N., p.450

22 : Mathieu RICARD, Op.Cit., p.26

23 : Henri. MALDINEY, Id – P.H.F., p.87

24 : Serge VALDINOCI, Concept d’une clinique généralisée, Revue de psychopathologie, N°1, 1990, PUF, p.107

25 : Henri MALDINEY, dialogue avec Ado Huygens in « La rencontre existe le fond », Ib – M.P.I., p.34

26 : Olivier , extrait de ses nombreux textes qu'il m'envoie ou me donne lors de ses rencontres. Au total 162 pages sont répertoriées composées de textes, de photos et d'objets collés.

27 : Henri MALDINEY, Id – I.M.V., p.45 et suivantes

28 : Eugène MINKOWSKI, Ik – T.V., p.

29 : Texte d'Olivier, p.33

30 : Texte d'Olivier

31 : Ludwig BINSWANGER, Ie – D., p.18

32 : Notes d'Olivier

 

 

 

 

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