Livre "Penser l'existence, Exister la pensée"

 

III. Extraits de la préface du Pr. Bernard Stevens

Le beau texte qu’Ado Huygens nous offre ici est à vrai dire inclassable. S’il est bien le fruit du parcours de 25 ans d’un psychothérapeute, il ne se présente pas comme une contribution théorique à la thérapie ou à la Daseinsanalyse. En effet, il n’est pas du registre du commentaire de l’expérience thérapeutique. Pas non plus du registre de l’étude livresque, exégétique. Même s’il incorpore des éléments de ces deux ordres. Il s’agit bien plutôt, en un style butinant et buissonnant, d’une longue méditation sur l’être, le néant et la vacuité, et sur ce que l’aptitude à assumer authentiquement de telles dimensions ontologiques rend possible : la rencontre. Les plus belles pages d’Ado Huygens portent en effet indéniablement sur l’événement privilégié de la rencontre, mieux encore : l’accueil – dans l’existence, dans la thérapie. Cet accueil, il le connaît bien, car il le pratique admirablement, quotidiennement, comme thérapeute, comme hôte, comme professeur et comme ami.

Cette vaste méditation dont le point focal est l’accueil — site du dévoilement de l’être autant que de la présence d’autrui — est d’une haute tenue, d’une rare élégance, d’une facture originale, d’une constance remarquable dans l’inspiration directrice. Même si elle est parfois difficile à suivre dans le détail ou le dédale des développements particuliers. Elle est aussi d’une audace peu commune : celle de faire fi du cloisonnement des genres, des conventions du genre qu’imposerait le traité de psychologie, et de suivre, magistralement, son intuition propre. Cette intuition conduit le lecteur à parcourir, par-delà la psychothérapie, les domaines  de l’anthropologie philosophique fondamentale, de l’ontologie, de l’esthétique et de l’épreuve existentielle la plus personnelle, évoquée à travers les expériences du voyage, de diverses rencontres et témoignages, de la contemplation de l’art et de la pratique de la cérémonie du thé.
Ce texte — souvent plus philosophique que psychologique, et souvent plus poétique que philosophique — s’interroge sur l’ipséité la plus authentique de l’homme. Qu’est-ce donc que l’homme, capable de l’élan et de la chute, de la santé mentale et de la pathologie ? Comment aborder la souffrance psychique ? Comment envisager à son propos, la guérison ? Comment une psychothérapie peut-elle ne pas se contenter d’être une simple normalisation du patient, mais bien davantage, une ouverture vers ses potentialités humaines les plus élevées ? La psychothérapie prônée par Ado Huygens ne s’applique pas seulement aux personnes cliniquement malades, mais à la masse indifférenciée des gens dits sains, vivant sous l’emprise du « On ». Il y a plus dans la véritable santé mentale que la normalité inquestionnée. Il y a l’occasion d’une réalisation existentielle, une authenticité et une profondeur ontologiques, qui nécessitent un retrait par rapport aux injonctions du On et qui nécessitent aussi la rencontre. Rencontre de l’art, rencontre de l’homme,… le maître, le patient, le patient comme maître, peut-être, en tant que vecteur de la transpassibilité.

Ainsi, dans sa mise entre parenthèses de l’attitude naturelle, afin de saisir la vie de conscience la plus essentielle, Ado Huygens ne se contente pas de la méthode phénoménologique, au sens husserlien, mais il convoque avec insistance l’herméneutique heideggerienne du Dasein. La marque heideggerienne traverse ainsi toute sa réflexion et imprègne ses pages les plus méditatives. Cependant, dans cette quête incessante de l’originaire et de l’authentique, l’apport heideggerien, lui non plus, ne suffit pas. La pensée de l’être n’est qu’une première étape. Pour avancer encore d’un pas, c’est vers la pensée extrême-orientale qu’il faut se tourner, vers sa pratique de la méditation et vers sa réflexion sur le néant, la vacuité ou encore le rien. Et enfin, pour mieux cerner de telles notions décisives, c’est la pensée d’Henry Maldiney qui servira de guide.
C’est donc dans ce contexte hautement philosophique qu’Ado Huygens inscrit l’apport psychothérapeutique de la Daseinsanalyse.

Ce texte n’est pas du registre du traité, disons-nous. Il ne se lit pas non plus d’une traite. Il n’est pas structuré de manière à nous conduire progressivement vers une thèse centrale. Celle-ci est implicitement présente dès l’abord.  Et son exposition est à méditer par petits morceaux, en réponse au rythme manifeste de sa rédaction, constituée de touches successives. A chaque page se découvrent des phrases interpellantes. Mais leur pouvoir d’interpellation est anéanti si nous attendons le simple développement théorique d’une thèse, d’une conception, d’une approche thérapeutique. C’est une certaine façon de saisir le monde, les choses et les personnes qui se déploie, de manière somme toute très orientale, et qui pénètre le lecteur, petit à petit, par la répétition des thèmes, la variations des perspectives, la constance et la force de l’inspiration.

Pr. Bernard Stevens

 

 

 

 

Daseinsanalyse