Livre "Penser l'existence, Exister la pensée"

 

I. U.C.L. SOUTENANCE DE  THESE :


« ÊTRE ET PRESENCE

Conditions de possibilité de toute psychothérapie »

Professeur Schotte, - Vous nous avez enjoint, en novembre dernier, lors du congrès « Penser la psychose », de profiter de la présence du Pr. Maldiney pour entrer en sa présence. Faut-il ajouter que nous profitons, et pour ma part depuis plus vingt-cinq ans, de la vôtre.

Professeur Maldiney, - Soyez certain combien nous prenons tous conscience aujourd’hui que votre présence transcende ce moment, l’éclaire d’un jour qui ne pourra que nous surprendre.

Professeur Jonckheere, - En 1983, vous m’ouvrez un cercle herméneutique en  acceptant de promouvoir mon mémoire qui déjà pressentait l’essentiel sans pouvoir le dévoiler : l’amour et l’approche phénoménologique. Votre présence, aujourd’hui, temporalise cet instant où ce cercle se referme sur l’Ouvert.

Comment vous dire combien je vous remercie d’être-là ensemble, dans ce « là » qui ouvre un espace aussi précieux que rare aux étudiants que nous sommes ?

Professeur Schotte, Professeur Kinable, Professeur Dupuis,  permettez-moi de vous remercier pour votre patience, votre confiance en ce cheminement qui, sans vous, n’aurait pu ni commencer, ni aboutir.

Monsieur le Président, Messieurs les professeurs, Chers Amis,

Si les premières motivations d’entreprendre cette thèse furent, il faut l’avouer, plutôt ontiques : le titre, le professorat, elles connurent fort heureusement  dès les premiers mois un bouleversement radical : la Rencontre en tant qu’éclaircie fulgurante, expérience pure et absolue de la présence de l’autre, de toute l’importance de l’interrelation, de l’intersubjectivité. La Rencontre déchire la platitude du côtoiement dont la béance, la fracture mise à jour, au péril du quotidien, libère une soudaine et inattendue nostrité, une patence qui, dans un premier temps, nous trouble, nous perturbe plus qu’elle nous stabilise ou nous construit.  Cette Rencontre, en tant que déflagration de l’évidence, creusa dans ma pensée un lieu, plus épuré, plus vide, pour penser.
Penser quoi, penser qui ?

Penser ce qui me touche, me questionne, me construit, penser ce qui m’exaspère, m’exalte, ce qui me remet en question  depuis  vingt ans : cet autre qui, inlassablement, espère qu’un autre puisse l’aider, puisse l’éclairer, rendre sa vie plus viable. Penser la psychothérapie, l’altérité, l’intersubjectivité. Penser la vie jusqu’à l’impensable : l’existence.

Ce n’est pourtant pas ce « quoi » que la Rencontre a le plus bouleversé mais le « comment », la manière de penser.

La Rencontre du maître ou de maîtres comme le Pr. Schotte  nous l’a si souvent souligné, transforme, je cite Heidegger, une “ facile rêverie qui obture les possibilités ” (1) en une méditation ontologique, en un cheminement de l’être que nous sommes vers l’Être. La pensée discursive implose au jour de cette présence phénoménale qui nous met en demeure de nous anéantir ou d’advenir à ce que nous ne sommes pas encore. Il ne s’agit plus de discourir sur l’Être ou tout étant virtuel ou non, mais « d’y être ». Où ? Dans l’agora de l’intersubjectivité, dans l’antre du possible qui procède du Mitdasein, decette sollicitude libérante, de cet amour, que le maître incarne, qui, je cite Maldiney, «  ne cherche ni à croître ni à se rapprocher, ni à se prouver, ni à se confirmer, (qui) laisse être la liberté de l’autre. »(2)

La Rencontre du maître nous ouvre l’horizon, ouverture au jour de laquelle transparaît  la fermeture ou l’étroitesse du monde de nos patients. De cette présence phénoménale sourd l’absence dramatique qui trop souvent anéantit celui qui souffre de non-rencontre, celui qui n’arrive pas à être « passible de l’imprévisible ».  Entrer en présence de celui qui laisse être la liberté de l’autre, en l’occurrence la mienne,  aiguise l’intuition de la souffrance, de l’errance.
Errer est  une agitation qui, je cite Heidegger, « fuit le mystère pour se réfugier dans la réalité courante, et pousse l’homme d’un objet quotidien vers l’autre, en lui faisant manquer le mystère. L’errance fait partie de la constitution intime du Dasein. Elle est le théâtre et le fondement de l’erreur. L’errance domine l’homme en tant qu’elle le pousse à s’égarer. ” (3)  

Au jour de cette rencontre, au sein de ma vie de thérapeute, confronter régulièrement aux échecs, aux impasses thérapeutiques, à ces patients qui restent étrangers à tout élan vital, des moments de suspens s’imposent pour se ressourcer, pour méditer.

« Entrer dans le sens (Sinn) , tel est l’être de la méditation (Besinnung), nous dit Heidegger. Ceci veut dire plus que de se rendre simplement conscient de quelque chose…La méditation est l’abandon à « ce qui mérite qu’on interroge »(4).

N’y a-t-il, pour nous, rien de plus premier à méditer que la vie, la vie de l’homme ? Penser l’existence n’implique-t-elle pas une « Selbstbesinnung »,  une authentique auto-réflexion qui, prenant une dimension proprement éthique, s’élargit en « menschheitliche Selbstbesinnung », en une prise de conscience de l’humanité où « je » procède de l’avènement du « nous », où le dialogue inter-relationnel reste primordial et essentiel. Une prise de conscience qui préserve « le retrait herméneutique » de sombrer dans le « retrait atomistique ».

Prendre le temps de penser l’homme, de penser l’existence demeure fondamental car depuis 1961, nous pouvons malheureusement toujours abonder dans le sens de Binswanger : « Il y a un manque dont souffre la psychiatrie (j’élargirais le terme à toute la psychothérapie). Elle est en défaut de la dimension humaine…Le fond et le sol où la psychiatrie (psychothérapie) peut s’enraciner comme science autonome n’est ni l’anatomie et la physiologie du cerveau, ni la biologie, ni la psychologie, la caractériologie, ou une quelconque typologie, ni non plus la science de la personne mais l’homme. »(5)

Qui est l’homme ?

  • "Chaque  être est distinct de tous les autres, nous dit Georges Bataille. Sa naissance, sa mort et les événements de sa vie peuvent avoir pour les autres un intérêt, mais il est seul intéressé directement. Lui seul naît. Lui seul meurt. Entre un être et un autre, il y a un abîme, il y a une discontinuité. "(6)
  •  Seul devant la vie, seul devant la mort !
  •  A l’instar de Heidegger dans « Être et Temps », j’intuitionne notre prise de conscience intime de notre propre mort, de notre rapport à notre finitude comme l’articulation centrale de notre manière d’être-au-monde.

Au jour de notre naissance, nous devons déjà être prêts à mourir.

Pour réaliser ce qui a de plus essentiel en nous,  nous devons accueillir la mort, non comme une invitée incontournable et indésirable, comme une fatalité, mais comme une présence qui transcende notre vie, qui déchire sa médiocrité pour nous temporaliser, nous historialiser, nous confronter à la décision, au choix.
Dans la mélancolie, dans l’Instance imminente du mourir, du disparaître, l’espace existential de l’entre-deux, entre la naissance et la mort, s’abroge. Le temps n’est plus ouverture mais écrasement sur lui-même, ne laissant place qu’à ce qui a été : le passé, dernier lieu de séjour. L’existant n’ouvre plus ni lieu, ni direction de sens. Sa mort n’est plus potentiellement là mais effectivement là, frappant de stupeur et d’absurdité toute action, tout élan. La mort est si présente qu’il ne peut plus mourir.

Soyons réalistes. La mort nous angoisse tous. Chacun d’entre nous la ressent dans un premier temps comme un « rien néantisant ». Nos premières attitudes la fuient, l’ignorent ou la projettent dans un avenir lointain. Nous la fuions, en nous  détournant de ce que nous sommes, dans le divertissement, dans le bavardage, dans l’affairement, dans le bruit, dans la masse anonyme du « comme tout le monde » : le « On ».  Nous nous égarons sans pour autant en prendre conscience. Et pourtant ? Murmure toujours un appel. L’appel de l’Être à être.

Mais cet “ appel, nous précise Heidegger, ne rend compte d’aucun événement, il appelle sans élever la voix. L’appel parle sur le mode étrange du silence. Et il le fait pour cette seule raison que l’appel n’appelle pas celui qui l’interpelle du sein du on-dit public mais l’en retire par son appel en le ramenant dans le silence-gardé du pouvoir être existant. ”(7)

Le « pouvoir être existant » ! Nous y sommes, au cœur même du sens de cette thèse : méditer l’écart impressionnant qui se creuse entre « le Dasein heideggerien » et, tant « l’homme de la rue » que nos patients,  pour esquisser un comprendre-intoné, un Verstehen de la relation thérapeutique. Il est bien vrai, Professeur Maldiney, que « l’existence est rare, que nous sommes constamment mais que nous n’existons que quelquefois, lorsqu’un véritable événement nous transforme. »(8)

Avant toute  démarche psychothérapeutique, il y a un homme, des hommes qui se battent avec eux-mêmes, avec leur destin, avec leur histoire, avec leurs égarements en recherche de ce qu’ils sont. La question métaphysique n’est pas l’apanage des universitaires ou des philosophes mais sourd de la première crise qui nous frappe de plein fouet, celle de l’adolescence.

Si la question surgit, au jour de l’adolescence, du bâillement de  la déchirure de l’espérée et attendue insouciance de l’enfance, la réponse, elle, toujours insatisfaisante,  exigera  un cheminement, l’entrelacs de la méditation et de  la présence de l’autre, des autres, d’un tissu relationnel ; la réponse exigera ce qui ne peut l’être : l’événement, la rencontre ; rencontre qui, nous précise Maldiney, « métamorphose l'existence et ce à quoi elle a ouverture : une métamorphose de la réalité"(9).
Exigences difficiles, rarement satisfaites qui altèrent la possibilité la plus propre de l’homme : l’existence.

« L’existence » est-elle une simple élucubration intellectuelle des existentialistes, une croyance ou, comme le prétend Heidegger, notre essence ?(10

A chacun d’entre nous de le méditer !  Pour ma part, les lectures de Heidegger et de Maldiney m’ont confirmé ce que nous rappelait Heidegger, : « il ne s’agit pas tant de livres à lire mais d’une tâche qui nous est donnée à accomplir »(11).

L’humain que nous sommes, et que Heidegger nomme « Dasein », n’est pas simplement un être-là-devant, quelque chose comme un objet dans une vitrine. Il n'est pas réduit à une série de prédicats, à des attributs qui le définissent et le circonscrivent mais, je cite Heidegger, "se détermine comme étant chaque fois à partir d'une possibilité qu'il est " (12). Une possibilité qu'il ne reçoit pas d'ailleurs mais qu'il a à exister. Dans un premier temps, le Dasein vit dans une indifférenciation quotidienne de laquelle il doit s'arracher pour s'ouvrir au monde.

  •  "Que signifie existence dans Être et Temps ? se demande Heidegger dans « Qu'est-ce que la métaphysique ? »  Le mot désigne un mode de l'Être, à savoir l'Être de cet étant qui se tient ouvert pour l'ouverture de l'Être, dans laquelle il se tient, tandis qu'il la soutient… "L'homme existe" signifie l'homme est cet étant dont l'être est signalé dans l'Être, à partir de l'Être, par l'instance maintenue ouverte dans  le décèlement de l'Être." (13)

 
Du chinois, me direz-vous : déjà difficile à comprendre à la lecture, impossible à saisir à l’écoute. Tentons d’éclairer ce qui vous paraît obscur, à partir de nous-mêmes !

Qui d’entre-nous, malgré l’égarement dans l’indifférenciation quotidienne, n’a jamais ressenti en lui, un quelque chose que nous pourrions appeler une « présence » qui l’invite à ce qui lui échappe, qui le convoque à sortir de lui-même, de ses évidences, de ses croyances pour se projeter dans l’inconnu, dans un monde qu’il ne peut connaître avant de l’avoir vécu et qui, pourtant, lui est déjà quelque peu familier ? Qui d’entre-nous, malgré l’égarement dans le visible, dans l’apparence, dans la superficialité, n’a pas été saisi par la présence d’un « il y a » qui déchire notre quotidien et qui nous laisse pantois. Nous ne comprenons pas ce « il y a » qui  entame notre chair  d’une déchirure certes pénible mais  au jour de laquelle nous voyons le jour ;  Nous ne pouvons que la ressentir.

 

  • Cette déchirure n’est pas anodine. Elle signe la crise, comprise comme une lutte sans merci de ce que nous avons appris, accepté comme juste, de ce que nous, soumis, avons édifié en croyance, comme une lutte de notre discours logique et de ce que, soudainement, nous ressentons, intuitionons, de cette nouvelle manière d’être, plus réceptive, passible de l’imprévisible, de l’impensable, de l’inattendu. Une crise comprise comme une intonation bouleversante au dé-scellement de l’Être. Une crise qui, événementielle, nous met en demeure – comme nous l’a si souvent précisé Maldiney - de nous anéantir ou de nous transformer.

Entrer en résonance avec ce « il y a », le comprendre implique une démarche phénoménologique. La phénoménologie est, pour rappel, un apojainesqai
ta jainomena. L’apojainesqai nomme pour Aristote cette fonction dévoilante de la parole, les jainomena sont les phénomènes, "ce qui apparaît, mais est employé de préférence pour désigner l'apparaître lui-même"(14). Or,“ Apparaître est un ne pas se montrer, dit Heidegger, c’est s’annoncer à travers quelque chose qui se montre …les phénomènes ne sont jamais des apparitions mais c'est bien plutôt chaque apparition qui est tributaire de phénomènes…Phénomène - le se-montrer-par-soi-même - signifie une genre insigne de rencontre de quelque chose. Apparition, en revanche, veut dire un rapport interne à l'étant lui-même ou le renvoyant ne peut satisfaire à sa possible fonction qu'en se montrant par lui-même, qu'en étant "phénomène".”(15)

  • Qu'est-ce qui doit en un sens insigne être appelé phénomène se demande ensuite Heidegger. Précisément, "quelque chose qui, d'abord et le plus souvent, ne se montre justement pas, qui à la différence de ce qui se montre d'abord et le plus souvent, est en retrait mais qui est en même temps quelque chose qui fait essentiellement corps avec ce qui se montre d'abord et le plus souvent de telle sorte qu'il en constitue le sens et le fond .
  • Mais ce qui demeure en retrait ou qui retombe sans arrêt dans l'occultation n'est pas cet étant-ci, ni celui-là mais l'être de l'étant. L'ontologie n'est possible que comme phénoménologie."(16)
  • Comment vous permettre de saisir que cette approche relève de l’existential et dès lors n’est, en rien, intellectuelle ou conceptuelle ? En vous renvoyant aux vécus qui sont les miens, qui pourraient être les nôtres : la rencontre de l’art : l’art pictural et l’art de la cérémonie du thé au Japon.
  • Vous renvoyant à ma thèse pour la cérémonie du thé, réservons-nous quelques instants pour nous ouvrir à ce qui fait qu’un artiste est un artiste, à savoir, écrit Binswanger, « la capacité d'élaborer, en se fondant sur des contenus  perceptifs sensibles, de nouveaux contenus perceptifs qui n'ont rien de sensible. »(17) L’art n’est-il pas, comme se le demande Farago, « "cette recherche sans cesse reprise d'une Présence insaisissable, empiriquement vécue à travers la catégorie de l'Absence. »(18) L’art et l’œuvre ne sont-ils pas les seuls à pouvoir exprimer l’inexprimable, le réel, « cette signifiance insignifiable ». L’art, à travers l’œuvre, ne donne-t-elle pas une épaisseur à la transparence de l’Être sans pour autant le sacrifier ? Ne rend-t-il pas visible l’invisible sans pour autant le trahir ? « L’art seul amène le fond, la terre à la lumière »(19) soutient Heidegger.
  • Ces questions, je les ai sondées tout au long de ces six années, non seulement dans les livres, à la rencontre des œuvres, mais aussi et surtout en compagnie d’Olivier, dans le sillage du Professeur et Madame Maldiney…à la lumière de la phénoménologie «  Une phénoménologie, nous rappelle précisément Maldiney, n'invente pas son objet mais doit le rencontrer là ou il est, découvrir le sol phénoménal sur lequel il se laisse apercevoir. » (20)
  • Olivier, une rencontre thérapeutique qui donne sens à ce qui trop souvent, de la pensée Binswangérienne, reste théorique dans notre pratique : le partenariat, l’engagement existential.  « La possibilité de la psychothérapie, dit-il, ne repose pas sur un secret ou sur un mystère,… en somme sur rien de nouveau ou d’inhabituel, mais au contraire sur un trait fondamental de la structure de l’être-homme en tant qu’être-dans-le-monde, l’être-avec et pour l’autre. »(21)
  • Il poursuivra en osant affirmer que « l’analyste existentiel comme psychothérapeute ne doit pas seulement disposer d’une compréhension de la chose, ou compétence étendue englobant aussi bien l’analyse existentielle que la psychothérapie, mais aussi, dans la lutte pour la liberté du partenaire dans l’être-présent, oser la mise en jeu de sa propre existence. »(22)

Rencontrer Olivier dans son univers de peintre, ouvrir cette faille en soi nécessaire à l’écoute de sa quête existentiale et artistique  bouleverse nos assises. Ses exigences l’ont plongé dans « dans une humeur, dans une tonalité affective du monde qui ne peut s'orienter.

C'est pourquoi, nous dirons plutôt comme Clatzel qu'Olivier est dans la Verstimmung, c'est-à-dire, je cite Gennard "dans une altération de l'accès au monde commun, qui advient lorsque un homme ne peut plus trouver chez autrui d'écho à sa propre disposition et qu'il se heurte à l'atmosphère ambiante comme à un bloc étranger et impénétrable au point de se trouver rejeté sur sa propre singularité ou excentricité."(23)

Olivier souffre dans son sens le plus fondamental d'un trouble de l'humeur. L'humeur, nous précise Heidegger " indique clairement où on en est et où on en sera. Les humeurs sont des états originels, non intentionnels, des manières de se trouver de l'être-là. L'être-là est toujours marqué du signe du fardeau. Il en est tantôt chargé, tantôt déchargé."(24)

Olivier n'est jamais déchargé de ce fardeau parce qu’il sent qu'il faut aller de l'avant, s'extraire de la masse, de la foule pour en devenir l’idole. Il sent qu'il doit s'éloigner mais comment ? Pour que s’opère l’autoréalisation de soi, il ne s’agit pas,  comme nous le précise Binswanger,"d’un l'éloignement  au large, mais uniquement d’une ascension dans la hauteur. Le point le plus haut n'est cependant atteint que lorsque l'avant et le vers l'avant au-delà de la foule, du monde d'autrui, anticipent le retour vers le monde d'autrui et le monde des proches. C'est uniquement cela qui distingue tous les records des schizophrènes de ceux du génie."(25) Ce retour si difficile, quelquefois impossible pour Olivier.

Si l’ascension devient dès lors fulgurante, hors d’atteinte, le vertige ne peut que s'installer. Il se sent dès lors coller au sol pour ne pas s'engouffrer dans le vide. Quelquefois, l'art l'emporte sur la peur : son esprit devient couleur, son corps trait, déchirure, mouvement sur la toile. Il s'épuise, se meurt dans un dernier sursaut de création. Puis, il gît. «  Je peins le matin, dit-il.  Je donne tout moi-même jusqu'au dernier souffle. Puis, je suis épuisé. Tu ne pourrais comprendre. Je n'en peux plus. Je monte. Je m'endors. »

Ce vertige sera la plainte la plus lancinante d'Olivier : "C'est insupportable, me répète-t-il inlassablement, j'ai toujours l'impression que je vais tomber. Tout devient trouble. Je n'ai plus d'équilibre. Je ne tiens plus sur le sol. Je suis attiré dans le vide. C'est affreux, ce vertige continuel."(26)

Mais, malgré ce vertige, toujours travailler pour accéder à l'inaccessible, à la peinture de l'indicible, " celle, me dit-il, qui révèle l'ordre cosmique et qui me rendra célèbre."(27)

A « y être », dans ce lieu où se joue le conflit perpétuel de la néantisation et de la création, de la Gestaltung, de la mise-en-forme, à y être dans cet atelier où le réel, mise entre parenthèse, peut surgir du rien et nous surprendre, nous ressentons Olivier se battre en quête de « l’absolument inébranlable ».

En présence de ce rien-néantisant qui nous touche chacun, nous pouvons tantôt baisser les bras, sombrer, chuter, tantôt ex-sister, sortir de nous-mêmes, tenter l’inexorable, le saut, le bond à l’impossible, surgir à partir de rien, s’ouvrir à l’Ouvert. 

A y être, là où se débat Olivier, nous ressentons au plus profond de nous-mêmes ces moments défaillants dans l’événement existentiel, c’est-à-dire, nous précise Binswanger « des moments qui mettent en question la conséquence de l’expérience existentielle et, partant, du monde. On en arrive ainsi …à une déchirure du monde. Ici, monde ne signifie plus ouverture pour l’étant, le « laisser-être » de l’être, comme le dit Heidegger, c’est-à-dire la reconnaissance originaire de l’être mais, au contraire, la fermeture ou l’impasse. »(28)

Nous sommes bien impuissants devant cette impasse. Olivier peut en témoigner. Nos moyens thérapeutiques : aucun. Aucun moyen mais en lieu et place, un lieu, une place où la rencontre est possible. Des heures à y être, dans son atelier, à le regarder peindre (c’est un privilège), à l’écouter, à prendre le thé, à débusquer dans le chaos de ses peintures et de ses couleurs, une toile comme «  Rythme au noir » qui nous  appelle, qui apparaît.

“ Apparaître, c’est se manifester en soi-même dans l’ouvert, écrit Maldiney. Se manifester tel qu’en soi-même, c’est s’ouvrir dans la déchirure de sa propre opacité. ”(29)  “ Ce qui apparaît se découvre de soi-même à partir de rien. Apparaître, c’est s’ouvrir en s’éclairant à soi. ”(30)

Nous sommes loin de la fermeture et de l’impasse. Cette œuvre est Gestaltung. En une demi-heure, de rien, son monde s’ouvrait au monde. Aucune préméditation. Son noir ne semble plus tragique car elle n’est plus couleur de recouvrement mais de « découvrement ». La poussée  créatrice était celle de l’éclaircie, un mouvement centrifuge d’ouverture, encore hésitant, mais bien présent.

Je ne peux savoir si ce que je vois dans Rythme au noir est réellement visible ou de l’ordre de l’imaginaire, de l’ordre de l’éloignement à la chose elle-même mais ce que Nishida défend comme certitude est que « lorsque le monde se voit, je me vois ; lorsque je me vois, le monde se voit. »(31) « Lorsque le monde se voit, » ne serait-ce pas ce moment où  parmi toutes ces œuvres, « Rythme au noir » sort du fond, apparaît et se voit alors que le reste ne se voit pas, reste éteint. Ce monde n’est pas le monde objectif qui rassemble toutes les choses, tous les étants mais le « lieu qui médiatise notre subjectivité ». Ce n’est pas la toile recouverte de peinture(32) qui se voit mais l’espace qu’elle ouvre, un espace où s’éprouve l’intersubjectivité. 
Ce moment de partage du catégorial avec Olivier est un véritable dialogue dans son sens le plus fondamental, celui de l’Être. En effet, nous parlons dans son atelier de cette ouverture-au-monde que je ressens en présence de sa toile. Kimura nous rappelle que « l’ouverture à soi du thérapeute à lui-même peut provoquer dans la relation thérapeutique celle du patient »(33). Binswanger nous décrit le chemin thérapeutique « comme passant par la relation d’amitié, par une relation qui commence par « l’émotion spirituelle » ».(34)
 
Quel privilège de pouvoir côtoyer Olivier dans son atelier, de découvrir ses toiles et soudain, au sein même de cette co-présence, de partager avec lui ce moment de grâce où un coin de monde s’éclaire, où une de ses toiles ouvre l’espace de la rencontre, où tout notre être est traversé par l’Être de cette toile qui nous rappelle qu’il y va en cet Être (de la toile) de notre Être le plus propre.

L’entrée dans l’atelier tempore un autre temps, un autre espace – une epoch –  d’où peut surgir un « instant créateur » qui  restaure ce qui était en défaillance : la transcendance et  offre, au créateur, au mélancolique, un lieu où, enfin, il puisse se tenir, se maintenir. L’atelier est un de ces seuls lieux d’accueil où il n’y a pas un « accueillant » et un « accueilli »  mais deux êtres qui participent au mystère de l’accueil du monde au monde.

Tout acte créateur, dont l’instant thérapeutique procède, sonde l’essence du Dasein. « Lorsque, je cite Heidegger, nous nous enquérons de l’essence de l’homme, nous nous enquérons de l’essence de nous-mêmes…Toute question que l’être humain pose en quête de l’être humain est en premier et dernier  lieu une affaire  où il y va, chaque fois, de l’existence propre d’un être humain. Véritablement posée, la question de savoir ce qu’est l’être humain remet explicitement l’être humain entre les mains de son Dasein. Être remis entre les mains du Dasein, tel est l’indice de l’intime finitude. »(35)

Tout acte créateur réveille au jour de son intemporalité notre intime finitude. L’écart entre le créateur et l’œuvre s’en fait d’autant plus ressentir. L’artiste se sent tout aussi petit, limité, impuissant devant une œuvre-nue qui le dépasse qu’il ne se sent existant à cet instant où il sent la présence de l’infini, de l’illimité au sein de cette finitude. La création ne procède-t-elle donc pas de cette sensation intime de la simultanéité de l’Être et du Rien ?

Comment écrire cette soutenance autrement que je n’ai écris ma thèse c'est-à-dire en cheminant, en ne sachant pas vers où mon écriture me conduirait. J’aurais aimé pouvoir partager avec vous de vive voix d’autre grands moments de cette écriture comme celle du toucher haptique, celle du geste dansé comme mouvement existential, celle de la corporéité, celle de la tonalité fondamentale qui porte le saut, celle de l’homme, tant configurateur de monde qu’ébroueur du rien, celle du fond de l’homme qui s’ouvre sur le sans fond, celle de l’oscillation existentiale, celle du geste d’amour, de la nostrité, celle de l’avènement de la vacuité. Je ne peux qu’espérer que certaines questions aborderont  ces sujets. Faute de quoi, il restera la lecture. 

Choisir la voie de la psychothérapie implique, me semble-t-il, au-delà des connaissances, une conscience éprouvée de ce qui est mis en présence dans l’espace thérapeutique : 

  • un oser-pouvoir-être-avec-l’autre, au péril de soi-même.
  • Une compréhension-intonation (Verstehen) de soi-même, de l’ipséité ; de l’autre, de l’altérité et des relations qui co-naissent entre Selbstwelt et Mitwelt.
  • Un « éveiller » et « faire prospérer » l'atmosphérique. (Tellenbach)
  • Une attitude herméneutique « au service de l’éveil à soi du Dasein »(36)

     
Mais surtout choisir la voie de la psychothérapie implique la vigilance de la transpassabilité.
Professeur Maldiney, quelle joie, quelle émotion, de pouvoir conclure en votre présence, et cette thèse, et cette soutenance,  d’une de vos si nombreuses citations qui toutes m’ont fait tant grandir en  humilité :

 

« Quand je parle de transpassibilité, je parle de la découverte d'un soi qu'il était impossible de soupçonner d'avance. Et pourtant, nous sommes responsables de ce que nous n'avons pas encore ouvert. Être rend responsable. Beaucoup plus profonde que toute moralité, cette notion de responsabilité»(37)


1 :  Martin HEIDEGGER, Ib – E.T. , Page 245

2:  Henri MALDINEY, Id – B.R.A. , Page 142

3:  Martin HEIDEGGER, I – Q.I. , Page 187

4: Martin HEIDEGGER, Ib – E.C., page 76

5: Ludwig BINSWANGER cité par Henri Maldiney,  Id – D.P.E., page 9

6 : Georges BATAILLE, VI – BA1, Page 19

7: Martin HEIDEGGER, I – E.T. , Page 334

8: Henri MALDINEY, Id – P.A.D., page 9

9: Henri MALDINEY, Id – P.H.F., page 423

10: "L'essence du Dasein tient dans son existence", Martin HEIDEGGER, Être et Temps, Ib-E.T, page 73.

11: Martin HEIDEGGER , Ibidem, page 527

12: Ibidem, page 75

13: Martin HEIDEGGER, Qu'est-ce que la métaphysique ? Ib – Q.I. , page 34-35.

14: Edmund HUSSERL, Ia - I.P., page 116

15: Martin HEIDEGGER, Ib - E.T., p. 56

16:  Martin HEIDEGGER, Ib - E.T., page 62

17 : Ludwig BINSWANGER,  Ie - I.A.E. , page 84

18 : France FARAGO, V - FA1, page 6

19 : Martin HEIDEGGER,  cité par Henri MALDINEY, Id – O.R.A.N., page 19

20: Henri MALDINEY, Id – A.é.Ê, page 316

21: Ludwig BINSWANGER, Id – I.A.E., page 122

22 : Ludwig BINSWANGER, Ie – D.P.F., page 120  citation dont l’erreur de syntaxe a été corrigé

23 : Michèle GENNARD, II – D.A.H., page 80

24 : Martin HEIDEGGER, Ia – S.Z., page 134 à 136, cité par L. Szondi VI – S.Z.2, page 64

25 : Ludwig BINSWANGER, Ie – I.P.A.A., page 12

26 : Olivier

27 : Olivier

28 : Ibidem, page 151

29 : Henri MALDINEY, Id – A.E.E. , page 304

30 : Ibid. page 17

31 : NISHIDA, cité par Kimura, Ibidem, page 11

32 : L’œuvre-nue reste dans le monde de l’art très marginale, rarissime. Elle seule dépasse à ce point son créateur que celui-ci ne s’y retrouve plus. Dans l’œuvre nue, il ne s’agit plus d’une vision de l’intersubjectivité mais de l’Un. Il est évident que de nombreuses œuvres d’art se démarque de la simple expression artistique sans pour autant prétendre être une œuvre-nue. 

33 : Ibid., page 14

34 : Ludwig BINSWANGER, Ie – I.A.E., page 144

35 : Martin HEIDEGGER, Op.Cit, page 407-408

36 : Jean GREISCH, II – O.T., page 37

37 : HENRI MALDINEY, Dialogue avec Ado Huygens in “La rencontre existe le fond”, IV – C.P.4, page 35

 

 

 

 

 

Daseinsanalyse