3.3. : La rencontre existe le fond   Dr. Ado Huygens.  Dialogue avec Henri Maldiney – Texte d’Ouverture du livre collectif en hommage a Henri Maldiney, une phénoménologie a l’impossible

"L'existence est rare. Nous sommes constamment, mais nous n'existons que quelquefois, lorsqu'un véritable événement nous transforme"                               Henri MALDINEY[1]

 

 

L'écriture et la funambulie  partagent trop souvent les mêmes espaces pour courir les mêmes dangers: celui d'une hauteur qui, se frayant un chemin dans les cimes, en devient inaccessible ; celui d'une hauteur qui, ne pouvant prendre son envol, s'abîme dans le superficiel ; celui d'une hauteur qui, non éprouvée, dépourvue de la portance du rythme, révèle soudainement le vide et nous fige dans le vertige.

Plus rarement, l'écriture se différencie d’un exercice de style. Il ne s'agit plus d'une performance, d'une logorhée, d'une histoire à raconter. Non plus des prémisses qui déjà connaissent leur conclusion mais une voie qui se fraye au fil et dans l'écart des mots.

Ainsi se caractérise l'écriture du Professeur Maldiney. Instant de dévoilement, esquisse de Vérité, elle existe[2] notre appel à être, nous réveille de notre torpeur, nous met en présence du Dasein -  que nous sommes -  dont il y va en son être de cet être. Ecriture en ouverture, moment apertural de l’être, elle nous ouvre l’Ouvert : "le nulle part sans négation : le pur, l'insurveillé, qu'on respire, qu'on sait infiniment et qu'on ne désire pas" [3]  « L’ouvert n’est pas signifiable ; il est signifiance. L’Ouvert est le où absolu en deçà de l’être et du sens. Il est l’apertural qui appelle à être. »[4] Les mots cessent d’être des mots mais participent à une co-naissance, à un dépassement de soi et de la parole, à un dépassement vers un autre monde, un autre temps, ces termes mêmes étant impropres. Nous ne pouvons l’expliquer, le rationaliser mais l'exister.

 

Nombreux sont ceux qui  abandonnent, qui referment le livre, le trouvant abscons, voire hermétique parce qu’ils ne se laissent pas porter par le rythme. Ils ne s'impliquent pas. Logophages, ils consomment. L’écriture du Pr. Maldiney exige une lecture-en-présence d’un soi qui existe ce qui apparaît au jour du surprendre. Elle nous met en demeure de nous tenir en dehors de nous-mêmes. Elle n’exige pas d’être comprise mais d’être entendue.

 

Depuis plus de vingt ans, je chemine dans l’entrelacs de sa présence et de son écriture. Des années de lecture pour un instant d’éclaircie qui déchire la trame du quotidien.

 

Permettez-moi donc d’entrelacer mes mots aux siens[5], ceux de nos entrevues, de nos entretiens. Il ne s’agit pas d’introduire, de faciliter une compréhension ou de raconter une histoire mais de partager un moment d’exception.

 

Tous supports, quels qu'ils soient – couleurs, terre, mots… -, le restent tant qu’ils ne servent qu’à reproduire, tant qu’ils se limitent à ce qu’ils sont : des éléments tirés de l’expérience sans jamais se transformer en moments dimensionnels d’une œuvre d’art. Par exemple entre une droite ou un bleu dans un tableau de Mondrian et une droite et un bleu perçus dans le monde. L’erreur est de confondre les deux ordres : art et prose du monde, c’est-à-dire d’oublier que le rythme de l’œuvre sous-tend toutes les formes qui la constituent. C’est en lui qu’elles existent ; elles consistent de cette transformation. Les éléments d’une œuvre d’art sont, en elle, des moments de forme, c’est-à-dire des esquisses rythmiques qui n’existent qu’à même le rythme unique de l’œuvre.

 

Une peinture, une sculpture, un livre connaissent des destins bien différents s'ils demeurent des objets thématisables, analysables et interprétables à souhait où s'ils existent le fond de l'être qu'ils accueillent. L'accueil exige réciprocité et mutation[6] continuelle du creux et du relief, de la distance et de la proximité, de la présence et de l'absence, du même et de l'autre, du vide et du plein.

 

Trop nombreux sont les ouvrages, trop rares les œuvres. Les premiers se lisent, se perçoivent,  les deuxièmes se rencontrent. La rencontre n’est jamais banale. Quand y-a-t-il rencontre ? Rencontre n’est pas contact, épreuve bilatérale, mais présence de chacun à l’avant de soi à même l’épreuve de la présence de l’autre. Le dévoilement de l’un dans l’accueil de l’autre n’est une révélation pour celui-ci que si dans cette épreuve il s’apparaît à lui-même présent : à l'avant de soi.

 

Cette rencontre demande-t-elle un cheminement ?

 

Dans ce que j'écris, il s'agit d'une question, question qui a été posée sous différentes formes. Il s'agit de marquer et de dénoncer l'inauthenticité de beaucoup de ces formes. Mais, si je restais à cette seule critique, je ne dirais rien du tout. La parole est articulation des choses dans l’éclaircie. Encore faut-il qu’elle ne soit pas pour l’écoutant un bruissement étranger et qu’il n’ait pas déjà condamné en lui toute ouverture à ce dont elle parle. L’apparition des choses ou d’un autre n’est une entrée en présence que pour celui qui, à même cette épreuve est exposé à soi dans son autophanie. C’est en quoi une œuvre d’art est spirituelle. Elle n’est pas un étant. Elle existe, d’une existence irréductible à toute autre, y compris celle de l’artiste. Ce qui fait dire à Héraclite : «  Ce n’est pas moi qu’il faut entendre, mais le Logos ».

 

Il s'agit donc bien d'un entendre qui s'apparente à un cheminement-méditation - entrer dans le sens[7] - d'où surgit, quelques fois, rarement, à partir de rien une rencontre. Celle-ci ne peut être préméditée, préparée. Cheminer n’est pas anticiper mais à chaque pas ouvrir la voie sur laquelle on trouvera en avancant appui et soi La rencontre n'exige en aucune manière de connaître la biographie de l'auteur. Qu'est-ce qui nous permettrait dès lors de mieux pénétrer cette écriture ?

 

C’est l’écriture elle-même se traversant. C’est au lecteur à passer par elle. Mais ces mots: écriture et lecture évoquent trop le scribe accroupi. Ce qui constitue dimensionnellement une œuvre d’art quelle qu’elle soit, c'est la dimension suivant laquelle elle se forme, suivant laquelle elle existe. Elle est toute signifiance sans être jamais signifiable par autre chose. Quelle est la dimension constitutive d’une œuvre ? C’est ce qui justement n’est pas un état de chose, ce qui n’a rien à voir avec une logique : c’est le rythme. Le rythme n’est pas un objet. On ne l’a pas. On n’est pas devant. On est au rythme. Qui est au rythme n’est pas au monde, que ce soit sur le mode du projet (Heidegger) ou sur le mode de l’intentionnalité (Husserl).

On n’a jamais réellement compris le rythme. Il est irreprésentable. Il n’y a pas de notation possible du rythme  parce que le rythme implique son espace et son temps. Il n’est donc pas explicable dans un espace et un temps préalables à lui.  Tant qu’on est impliqué dans l’espace et le temps de la mondéité, on est hors du rythme, hors d’œuvre, réduit à l’état de « on » précisément.

Tout rythme est unique. Il y a autant de rythmes que d’œuvres. Le rythme est pourtant Un. Une œuvre d’art est unique en ce qu’elle est rigoureusement l’expression directe de l’Un. Voilà le vrai sens de l’Un… Il n’est pas question ici d’essence, il n’est pas question d’étance.  Un rythme n’exprime pas un état ou un moment du règne du monde, même de celui dont nous sommes l’ouvreur. Ouvrir un monde, c’est fonder l’effectif ( qui de soi n’a ni raison d’être, ni de n’être pas) en possible et, par là, l’ouvrir au sens.

 

A sens en effet ce qui se situe sous l’horizon des possibles. Or le rythme, ce n’est pas cela. Il existe sans avoir été d’abord possible.

Le pouvoir de rendre possible et de donner sens qui définit le rapport (actif) de l’homme n’est pas à l’origine de l’art. Celui-ci est la mise en œuvre d’une tout autre dimension humaine que j’ai appelée transpassibilité.

 

Avant de saisir toute l'importance du rythme dans l'œuvre d'art et de comprendre que comprendre une œuvre, c'est en exister le rythme, il nous faut tout d'abord préciser la notion de transpassibilité. Pourriez-vous, Professeur, nous éclairer ?

 

Il faut déjà que le lecteur ait  le sens de ce que cette notion de transpassibilité annule. Pourquoi n’y a-t-il pas d’événements dans le monde ? En quoi, un événement est-il une surprise absolue ?

En ce que, dans le monde, nous ne situons que ce qui est d’avance possible, possible par nous. Ce qui, dans cette perspective, est réel est toujours d’abord possible. Rien n’est plus contraire à l’art. En lui tout est surprise.

J’ai beau anticiper toutes les possibilités, envisager ou susciter tous les sens possibles, je n’ai pas encore commencé d’entrer dans la sphère du transpassible – laquelle ne relève pas de la logique. Il n’est de logique que de l’objet. Or l’art n’est pas objet. Non plus l’existence.

Il est très important de dire ce qu’on entend par monde. La physique appelle le monde univers, peu importe qu’elle le définisse par ses structures ou par ses contenus. Dans les deux cas, il s’agit d’objectités sur lesquelles on opère. Mais, pour opérer sur quelque chose, il faut déjà avoir ouverture à lui. La science n’a jamais expliqué comment elle avait ouverture à quelque chose. C’est la question  que posait Heidegger dans «  Was ist Metaphysik » : « Pourquoi quelque chose et non pas rien ?» De ce surgissement du quelque chose, la science ne sait rien. Et elle tait ce rien. Elle opère.

 Mais comment a-t-elle ouverture ? Quand je dis : « avoir ouverture », je rejoins la question générale de l’ouvert. Il n’est pas question d’opérer sur lui.

Dans la huitième élégie de Rilke, « le pur, l’insurveillé »,c’est sur quoi nous n’avons pas prise, « das Niergends ohne Nichts », le rien qui ne suppose aucune négation. L’ouvert ne résulte pas d’une négation faisant le vide du monde. Ici se pose la question de son rapport avec le rien. Car le rien non plus ne résulte pas de la négation de l’étant. Toute négation porte sur un étant déterminé et le négatif qui en résulte est affecté par la déterminité de cet étant. Paul Klee l’a bien marqué à propos du Chaos. Le chaos véritable, dit-il, n’est pas le contraire du cosmos, du monde comme Ordre des choses – dont le contraire est désordre, selon la conception triviale du Chaos. Le véritable Chaos est béance, comme l’indique  la racine grecque " ca ", celle de caw  béer, s’entrouvrir. C’est une erreur de le rapporter au verbe cew : verser, répandre. C’est de cette béance ouverte qu’il est question dans un apologue de Chuang tzu " Forme et Sans Forme rendaient fréquemment visite à Chaos qui les accueillait avec beaucoup d’urbanité. Désirant lui en témoigner leur reconnaissance, ils lui dirent: "Tous les hommes ont sept orifices par lesquels ils voient, entendent, respirent et se nourrissent. Vous seuls en êtes dépourvus. (Vous n'avez  communication ni à rien, ni à vous-même.)  Si nous vous percions ces orifices ?Chaque jour, ils lui en perçaient un. Le septième jour, Chaos était mort."

 

 

Forme et Sans Forme ouvrent le Rien. Le Chaos, opaque et aveugle, qui n'est ni néant étant, ni étant néant, qui n'a communication ni  à rien, ni à soi, disparaît dans l'ouverture où, au deux sens de l'expression, il se fait jour, et dans laquelle toutes choses ont communication les unes aux autres et chacune à elle-même - y compris le Chaos, "néant néanti".

Forme et Sans Forme agissent ensemble. Une forme a dans l'absence de forme son départ et son issue à tout moment  de sa formation. On ne peut dériver aucun de ces moments des précédents ou d'une loi de construction. Une forme ne se dirige non plus sur aucun modèle préalable, idéal, réel ou virtuel. C'est de cette conjonction paradoxale que naît la seule forme authentique qui est précisément le rythme. Le rythme, à chaque instant, s'abîme dans la faille pour renaître transformé en …lui-même. Il se déploie dans l'Ouvert pour autant que l'Ouvert s'ouvre en lui sous la forme du Rien. Pourquoi est-elle la seule authentique ? Parce qu'il est la dimension suivant laquelle une forme se forme, la seule dont s'éclaire l'énigme d'un pur jaillir. (Hölderlin. Le Rhin) Le rythme est un avènement. L'avènement sort de rien, n'a pas de forme préconçue,  n'a pas de finalité et  devient de soi-même signifiance et existence, existence signifiante, réelle. C'est à partir de ce rien qu'elle devient le seul événement possible de l'Ouvert qui est un avènement. Il n'y en a pas d'autres..

 

«  Abstrait, tout l'art l'est ou n'est pas. »[8] Cette dimension abstraite est d’autant plus difficile à se faire force que l’art est figuratif. En regardant une peinture, je peux  m’intéresser uniquement à ce qu’elle représente, à l’histoire qu’elle raconte. De même, je peux réduire le livre à une source d’informations. Or l’œuvre d’art ne raconte jamais une histoire, elle n’est pas anecdote. « Son apparaître ouvre le sens et fonde la vérité du il y a…L’unique réponse au défi des œuvres en acte, dissimulées dans leur première clarté, est de mettre en lumière en elles le paradoxe qui constitue leur ultime condition d’être : le Rien est impliqué dans la toute-présence. C’est le vrai sens de l’abstraction. »[9]

Un rouleau de Shitao, une sculpture de Giacometti, une poésie de Rilke, un bol à thé de Rikyu, une peinture de de Staël, ne sont pas des objets contingents qui occupent un lieu, lequel pourrait aussi me recevoir. Au contraire, ils me surprennent , m’arrachent de mon lieu-quotidien, déchirent mon possible. Je suis dans l’instant de leur rencontre en crise : « l’essentiel de la crise n’est pas seulement le passage d’un ordre à un autre, mais aussi l’abandon de la continuité ou de l’identité du sujet. Elle montre  la lutte à mort engagée entre l’attribut pathique et l’attribut ontique »[10].

 

Comment les comprendre, ces crises qui me déstabilisent à chaque fois ? Sans les écrits de Maldiney, je n’aurais pu ni fondamentalement les saisir, ni les dépasser. Sans sa présence, je n’aurais pu laisser sourdre de l’indéterminé mon être le plus propre.

 

 

 

Etrange destinée que cette écriture qui abrite en son sein le mystère et l’avènement de la mutation[11],  cette écriture qui explique (Auslegung) ce qu’elle peut elle-même engendrer : la déchirure de l’existence, la rupture de l’évidence que chacun d’entre-nous expérimente peu ou prou à l’adolescence.

La crise de l’adolescent, dit-il « est co-originairement une crise de soi et du monde. L’adolescent ne veut pas être aimé. Il veut être compris selon son être propre…L’adolescent qui se découvre être là, au monde, pressent qu’il est le là de tout le monde ouvert. Il découvre la dimension du pour-soi…d’un pour-soi qui lui est étranger parce qu’un autre est en train de percer sous lui. »[12]

La crise de l’adolescence est avant tout tragique – « le tragique advient lorsque se brise ce dont il y va  en un sens ultime et absolument englobant, ce à quoi est suspendue la présence humaine. »[13] - parce qu’elle s’impose à un être-en-exil, sans demeure. Ostracisé, il ne peut revenir du lieu qu’il a quitté. « Découvrant la précarité du présent dans l’infinité du temps »[14], il bouge sans cesse sans pouvoir demeurer.  Jamais un être ne peut ressentir comme l’adolescent, avec autant d’intensité, ce que je pressens comme source de toute crise, noyau de chaque événement : la présence simultanée de l’Être et du Rien.

 

L’adolescent n’exulte-t-il pas souvent de son pouvoir-être, qu’il exalte…à l’échouement, fissuré par un haut fond : le rien. Il ressent dans un même élan la volonté de puissance ascensionnelle qui le conduit vers l’existence, la créativité et celle descencionnelle qui le mène au néant.  Le drame de l’adolescence est la solitude, une prise de conscience trop souvent précoce et dès lors tronquée de la dimension tensionnelle de la présence et de l’absence, de la proximité et de la distance…, des limites . « Toute dimension pathique de l’existence a sa pathologie… Le pathologique est une possibilité du pathique révélée dans la crise, »[15] poursuit Maldiney. L'adolescent est écartelé entre ces deux directions antagonistes - la volonté de puissance ascensionnelle et descencionnelle, véritable tension existentiale, dont le point de rupture signe la crise, , dont l’issue la plus dramatique est celle de « la psychose naissante ». La crise de l’adolescent  est la plus atypique car l’événement - ce réel qu’on n’attendait pas tant il vous surprend - est l’adolescence, elle-même qui exige pour se transformer, un nouvel événement, celui de la Rencontre. Toutefois, l’événement ne s’anticipe pas, ne se commande pas. Cette Rencontre, déjà rare par elle-même, ne survient que plus rarement encore au sein de cette crise d’identité. C’est alors qu’une forme impropre, inauthentique de la Rencontre prend le relais. A défaut de la Rencontre, il y a les rencontres, les amourettes qui, certes, ne trompent pas, n’existent pas le fond en le constituant mais qui permettent d’éviter le pire. Cette crise qui n’en est plus une, lasse l’entourage.  Elle s’enkyste volontiers dans une petite vie où domine la voix du  « On » ou peut se perdre dans les méandres de la contestation. Mais elle peut aussi, dans l’instant, se déchirer dans l’événement de la Rencontre.

 

 

Fin des années soixante, suite à leurs échanges sur l’espace et le temps vécu, Henri Maldiney écrit au Dr Gisela Pankow :  « Au large de tout Ici, sans ailleurs, toute rencontre est suspendue hors de soi, au péril de l’espace, dans l’Ouvert »[16] L’écriture de Maldiney n’est-elle pas  phénoménologique[17] dans la mesure où elle n’imagine rien et n’élabore aucune théorie. Elle décrit ce qui apparaît, ce qui se montre. Bien plus encore, elle  existe les existentiaux. Cette phrase, je l’ai lue en 79 lorsque je suis son enseignement puis je l’enfouis. En 95, au moment de la Rencontre, je la relis. Depuis, je la médite.

Seule une conversion du regard, des sens inaugure le décel de l’Être que son écriture recèle. Il n’est pas besoin de connaître le Pr. Maldiney pour se rendre compte qu’il a rencontré, que sa rencontre fut Rencontre. Comment peut-il ciseler les mots, les choisir, les conjuguer au point de nous offrir l’épiphanie de cette rencontre - sous réserve d’une autophanie - s’il ne l’avait pas éprouvé ? C’est pourquoi, comme il le précise lui-même, il n’est pas le maître de l'ouvrage mais le témoin[18] d'une oeuvre, l'istor , comme les figures sous arcade de l'apocalypse d'Angers sont en bordure de chaque scène les garants de l'événement.

 

Relisons ce moment événementiel :  « Au large de tout Ici, sans ailleurs, toute rencontre est suspendue hors de soi, au péril de l’espace, dans l’Ouvert ».

 

L’adolescent peut-il supporter, risquer la Rencontre ? La Rencontre du Dasein précède-t-elle toutes les autres ? 

 

Chaos vient de la racine grecque " ca " : s'entr'ouvrir, bailler ; caoV, ouverture béante, gouffre, abîme…L’enfant est souvent heureux si le monde dans lequel il évolue est harmonieux. Il n’est pas touché par l’appel à être parce qu’il n’a pas à se dégager du destin de l’Histoire. Qu’un enfant ait une histoire, par exemple un deuil, et tout est transformé. L’adolescence infligera une première et inexorable fracture, fracture qui  met l’enfant en présence d’une ouverture béante, du gouffre, de l’abîme.

Mais qu’êtes-vous, adolescence ? Une tranche d’âge, une hormone, une résonance intime ?

Dans un premier temps, certainement une hormone qui fissure l’image du corps, qui le réveille au jour de la sexualité, du désir et de la pulsion. Plus rien n’est pareil. Le fond s’effondre. Son sol, jusqu’à présent, solide, se dérobe.

Un deuxième temps s’instaure : celui de la question existentiale aux mille réponses, jamais satisfaisantes… sans réponse : Qui suis-je ? Pourquoi moi plutôt que rien ? Où suis-je ? Où vais-je ? L’hormone et la question entrouvrent ce qui semblait inébranlable, le fond. L’adolescent n’est il pas bien rapidement au large de tout Ici, sans ailleurs ?  Mais rencontre-t-il pour autant ? 

 

« Rencontrer, c’est se retrouver en présence de l’autre »[19] « Il n’est de rencontre que de présence à présence, dont chacune a sa tenue à l’avant de soi, en soi plus avant. »[20] Telle est bien la grande difficulté de l’adolescent car en recherche de sa propre présence. Il ne recherche l’autre que pour se trouver. Or, « celui qui attend ne rencontre pas l'autre en présence réelle si l'apparition de celui-ci ne met pas en déroute toutes ses protentions…  Une rencontre est co-naissance : l'être rencontré surgissant de rien, comme le rencontrant lui-même. La réalité d'autrui dans la rencontre est une signifiance insignifiable - comme son existence. L'existence se donne dans son don le plus fort, là où son signe est égal à zéro…  La présence d'autrui fait perdre à l'être-là non seulement son être, mais la capacité de le mettre en jeu »[21]

Cette ouverture à la présence d’autrui – cette co-naissance - est l’enjeu le plus capital de l’adolescence. Celle-ci n’est possible qu’au sein de la transpassibilité, ce dont l’adolescent souffre précisément le manque. Passible de l’imprévisible, il l’est bien peu tant il le désire cet imprévisible qui pourrait le sauver. Comment peut-il se retirer, lui qui se ressent déjà si évanescent ? Comment pourrait-il sortir de soi, lui qui le ressent, ce soi, comme perdu ? L’adolescence est la crise de l’existence.  Existence est transcendance.

 

« C’est dans la transcendance et par elle qu’il est possible de distinguer à l’intérieur de l’existant et de décider “ ce qui est un soi-même ”, et comment est “ un soi-même ”, et ce qui ne l’est pas… Ce vers quoi la réalité-humaine ( le Dasein) comme telle transcende, nous l’appelons le monde, et la transcendance[22], nous la définissons maintenant comme être-au-monde. »[23] L’adolescence est la crise de la transcendance, la crise du au-monde. Rares sont ceux qui comprennent cette déchirure, qui s’en souviennent. Comprendre l’adolescent, c’est résonner à cette déchirure, y être intonné.

 

« Verstehen ist immer gestimmtes »[24]?  Eclairez-nous, Professeur ?

Cela veut dire  « être accordé à un ton ». Mais il faudrait montrer comment cet accord est immanent au comprendre. Or cela n’est pas élucidé par Heidegger, en raison même de sa conception du comprendre. « Seul, dit-il, l’être-là est sensé », en ce que son projet ouvre le sens du monde, auquel, par là, il est. Il comprend ce qui est en jet dans son projet. Ainsi dans l’origine de l’œuvre d’art, l’art éclaire la terre en la portant au monde. Il est projet de monde. En lui « es weltet ». Nul part ne surgit la surprise de ce qui excède infiniment la prise et l’entreprise et en quoi s’engloutit tout a-priori.

 

L’adolescent ne se sent pas compris et s’en plaint. Le danger pour l’adulte, pour le thérapeute est de s’en tenir à cette demande. Tout empathique qu'il puisse être, il maintient l’adolescent dans sa déchirure. Comprendre rapproche dans la distance, n’abolit aucune limite, n’instaure aucune nouveau lieu, aucun nouveau temps. Il éclaire différemment la mondéité mais nous y maintient. La demande de l’adolescent est toute autre. Elle est de l’ordre d’une signifiance insignifiable. Il espère l’impossible, attend l’inespéré, l’inespérable tout en s’enlisant dans la mondéité. Tels des sables mouvants, plus il désire s’en extirper, plus il s’y enfonce. La crise du « au-monde » ne peut se résoudre au sein de ce monde. Seule la rencontre véritable ouvre à chaque fois un autre monde et un autre temps auxquels avant qu'ils aient pris forme elle est suspendue. La rencontre ne s’insère nullement dans une situation historico-mondiale.

La Rencontre  transcende le comprendre. La question ne se pose plus. Le là de la Rencontre n’instaure pas un espace d’orientation mais un espace de présence originelle, un point-source dont l’éclatement ouvrira un monde. La Rencontre est un moment de Urstiftung, de fondation originelle.

 

Comme nous tous, j’ai été adolescent et je le suis resté jusqu’à cette Rencontre de septembre 95. Je me promenais en Norvège en juillet 95 le long d’un torrent à la recherche de pierres qui me serviraient de Runes. Alors que je plongeai ma main dans l’eau froide et limpide, au moment de saisir la pierre que j’avais remarquée, je ressentis que le Pr. Maldiney dont je suivais l’enseignement depuis 1978, était mon maître. Ce fut un moment extraordinaire. Le soir même, je lui ai écris de cette petite hutte de bois à flanc de montagne où je passais la nuit. Le moment de Rencontre fut au lointain, surprenant, là où rien ne pouvait présager l’événement. Quelques mois plus tard, en septembre, je lui rendis visite à Vézelin pour préparer un congrès. Le moment de la Rencontre fut très étrange, en fin de soirée. J’avais été toute la journée très intimidé, sur mes gardes.

Le moment de se retirer vint. Des chutes de courant étaient fréquentes et pouvaient plonger sa demeure dans la nuit. Il s’arma d’un chandelier et me précéda sur le grand escalier de pierre qui  conduisait à ma chambre. Soudainement se brisa la distance. Toutes représentations s’évanouirent. Suspension de toute spatio-temporalité. Il ne me conduisait plus vers ma chambre mais m’accompagnait, au large de tout Ici, sans ailleurs, dans l’éclaircie de l’Être. Sans jamais sombrer dans le « On », nous ne sommes pas pour autant toujours dans la Rencontre. Celle-ci est exceptionnelle, unique, sans comparaison mais n’implique pas une situation exceptionnelle. Un geste – cueillir une tomate dans le jardin, prolonger une parole d’un mouvement de la main -, un regard, un sourire peuvent traverser et déchirer la mondéité. Sans crier gare, fond et forme s’identifient, s’instaurent un nouveau monde, un nouveau temps. S’ensuivent des mutations continuelles du lointain et du proche, de la présence et de l’absence, du projet et de la chute, de l’élan et du suspens. La Rencontre n’implique ni fidélité, ni certitude, ni sécurité, n’engage aucune possessivité. Elle ne comble pas la béance mais la transforme en patence.

 

 

 

 

 

Pour mettre fin à cette béance, le rythme est nécessaire. Il met fin au chaos parce qu'il implique une forme  qui part de ce qui n'est pas elle, de ce qui n'est rien,  du sans forme. Pour sortir de la béance de l’adolescence : le rythme. Il ne s’agit pas de la cadence, d’une boîte à rythmes ou de percussions dont les jeunes sont si friands. Ce rythme naît de la Rencontre, émerge de rien qui n’existait avant sa présence. Je l’ai éprouvé comme intime à l’élan vital. «  Ne nous arrive-il pas, à certains moments de la vie, de nous dire, à la réflexion, que le moi avec tout ce qu’il peut faire et atteindre, est bien peu de choses, n’est rien, au fond, en présence du devenir ambiant ? … Je porte en moi la notion d’une destinée universelle, je porte en moi, dans mon élan personnel, la notion d’une sphère de communion spirituelle avec quelque chose qui me dépasse et qui me guide mais qui, irrationnel dans son essence, ne saurait ni être détaché du moi ni être précisé davantage…c'est surtout  quand nous nous efforçons de donner au monde ce qu'il y a de plus personnel en nous, que nous sentons notre élan venir du fond de notre être...Si nous détournons les yeux de l’élan personnel, nous ne nous trouvons plus ni en présence du vide, ni en présence du chaos, mais nous découvrons un phénomène nouveau devant nous, celui du contact vital[25] avec la réalité…Le phénomène  du contact vital reste subordonné à l'élan personnel…

C'est comme une nouvelle source qui ne nous apporte pas des connaissances nouvelles…nous parlerions volontiers en ce sens, d'inspiration jaillissant tantôt du fond de notre être, tantôt venant d’une union intime avec le devenir ambiant »[26]

Au moment où se transforme la crise, où de nouvelles évidences se forgent, ce rythme existe le fond de mon être et je ressens que je porte en moi, dans mon élan personnel, la notion d’une sphère de communion spirituelle avec quelque chose qui me dépasse et qui me guide. Cette sensation n’est pas un délire si une nouvelle crise peut me porter vers d’autres horizons. « Le soi, jamais donné, jamais atteint sous peine d’échec, n’est soi qu’à se maintenir en possibilité ouverte. »[27] Cette première crise de l’adolescence n’est que la première d’une longue série qui toujours nous surprend car  émergeant de nul part. La crise est le témoin de l’existence. Elle est le moment apparitionnel de la rencontre. Nous ne pouvons l’attendre. Elle apparaît. « Le Cervin surgissant n’est pas localisé dans l’espace ; il meut l’espace unique de tout ce qui a lieu. A son apparition, la volonté est toute de silence. Ce qui de lui nous aborde, dans le saisissement, c’est sa présence nue. »[28]

Lorsque la crise apparaît, la volonté est toute de silence. Elle trouble. Elle existe notre fond. « Le fond est un moment dimensionnel de l’organum que constitue le rythme générateur de l’espace unique de l’œuvre. Il est une sorte de mur cosmique, infranchissable, insaisissable, à partir de quoi tout commence. »[29] Ce trouble est au péril de l’Être, au risque du rien. Je peux ne plus pouvoir, ne plus sortir de la crise, y rester forclos. La Rencontre, la crise me met en demeure de me transformer ou de m’anéantir. Il me faut sortir du sans-forme, du rien tout en sachant que la volonté ne peut nous en extirper. Seul le rythme.

 

L’appel à l’existence. «  Dasein ist mitsein, l’homme de l’avec est celui qui existe à rencontrer »[30]. Exister, c’est se tenir en dehors de soi, au péril de l’être. C’est là que peut surgir une rencontre. Pas celle d’un objet , Professeur ?

 

Bien sûr que non ! Ceux qui se rencontrent se rencontrent à l'avant d'eux-mêmes. Il n'est de rencontre qu'entre ex-istants, entre êtres qui ont leur tenue hors, dans l'ouverture, "en avant de soi, en soi, plus avant." La rencontre implique et exprime la potentialité de l'existence. Il n'y a pas de rencontre au niveau du on. Dans la rencontre, nous ne sommes pas entre nous dans un espace intercalaire, mais exposés dans le entre universel, dans l'Ouvert. Chacun apparaît, a son épiphanie dans le regard de l'autre pour autant que celui-ci s'y apparaît à lui-même en son autophanie toujours en ouverture et dont la signifiance n'est pas monaiyable en significations. C'est la condition même de l'anthropo-thérapie.   

 

Au terme de ce cheminement qui n’a eu d’autres raisons que celles de se frayer une voie, je me demande si celui qui comprend votre œuvre est intoné à vous-même ?

 

Celui qui comprend mon œuvre n'est pas intoné à moi. Peut-être l'est-il à ce à quoi je suis en écrivant. Je ne suis pas ma bibliothèque.

A la mort de mon ami Du Bouchet j'ai écrit : " Relisant de lui quelques lignes, "heurtant au muet comme à ce qui est ouvert", j'eus clairement cette pensée. Ce dont je suis en deuil n'est pas qu'il me manque mais qu'il manque au monde. Aucune biographie, aucune bibliographie recouvrant son absence sous une masse d'informations ne peut venir à bout de cette présence parce que son existence poétique est réelle, son existence poiétique est un avènement de l'humain dans l'homme.

L'essence de l'homme est à l'avant de lui-même, "dehors, sur son écart, inscrit comme jour au centre." Se retrouver dans l'écart, c'est être sans jamais s'insérer dans la bien-facture d'un système clos…"[31]

Ecrire pour qui ? Cette question n'est pas première. J'écris pour ceux que cet écrit éveillera.  A quoi ? A ce pourquoi j'écris. J'écris en tant que témoin de la signifiance de l'Être qui me traverse et m'enveloppe irruptivement. Cela conduit à un livre. Je ne suis pas le maître de l'ouvrage. Je suis le témoin d'une oeuvre, l'istor , comme les figures sous arcade de l'apocalypse d'Angers sont en bordure de chaque scène les garants de l'événement. Quelqu'un ne peut rencontrer l'auteur dans son l'œuvre. C'est comme si quelqu'un pour voir, regarde ses lunettes. Non, il doit regarder à travers.

 

Ecrire pour ceux que cet écrit éveillera, éveillera à l’événement. J’ai écrit pour partager mon événement, celui de la rencontre avec cet homme discret, simple mais dévoilant, en energeia, qui m’a aidé à me frayer une voie dans le monde  silencieux de la souffrance humaine : la mienne, celle des adolescents, celle de chaque patient. Préciser aussi que la Rencontre ne nous préserve pas d’exister, de se tenir hors de soi. Elle ne nous soulage d’aucune responsabilité. Elle ne prend rien en charge. Elle existe le fond. Elle n’exhorte pas à être mais nous appelle, dans l’Ouvert, à exister, à ne pas oublier qu’il y va en notre être de cet être.

 

Quand je parle de transpassibilité, me dit-il, je parle de la découverte d'un soi qu'il était impossible de soupçonner d'avance. Et pourtant, nous sommes responsables de ce que nous n'avons pas encore ouvert. Être rend responsable. Beaucoup plus profonde que toute moralité, cette notion de responsabilité.

 

 

Certes, il n’était pas nécessaire de connaître sa bibliographie pour comprendre son œuvre. Mais pour ceux qui l’ont rencontré, il ne s’agit plus d’un comprendre, d’une lecture mais d’une écoute, d’une communion, non plus nécessairement avec lui[32], mais avec « un vide d’après plénitude, en dépassement du monde. »[33]

 

 

 

1:   Roger Munier , Mélancolie, Paris, le Nyctalope, 1987,

 

2:   Charles BAUDELAIRE , les fleurs du  mal : Spleen et idéal, un Fantôme , les ténèbres.

 

3:  Michèle GENNART, La disposition affective chez Heidegger, dans  " Le  CONTACT", Textes
      colléctés par Jacques schotte aux éditions De Boeck.1990 

 

4:   Jacques HASSOUN, La cruauté mélancolique , Aubier psychanalyse 1995

 

5:   Jean BAUDRILLARD, Cool Memories 1980 - 1985 , Galilée 1987

 

6:    Ludwig BINSWANGER, Mélancolie et Manie, P.U.F., 1960-1987

 

7:    René DIGO , De l'ennui à la mélancolie, Privat 1979

 

8:    CIORAN, Le livre des leurres, Arcades-Gallimard, 1992

 

9:    Henry MALDINEY, L'art, éclair de l'être, éd. Comp'act, 1992

 

10:  Edmund HUSSERL, la terre ne se meut pas, Ed. Minuit

 

11: Erwin STRAUS, Du sens des sens, Millon, 1935-1989

 

12:  Henri Ey, manuel de psychiatrie, 1978

 

13:  Hubertus TELLENBACH, Mélancolie, P.U.F. 1979

 

14:  Henri MALDINEY, Penser l'homme et la folie, Millon, 1991

 

15:  Wolgang BLANKENBURG, La perte de l'évidence naturelle, P.U.F. 1971-1991

 

16:  Frans VELDMAN, Haptonomie, science de l'affectivité, chez P.U.F., 1989

 

17:  André LALANDE, Vovabulaire de la philosophie, P.U.F.   1926 * 1988  

 

18: Edmund HUSSERL, Idées directrices pour une phénoménologie, TEL Gallimard   1913 * 1950
      

19: Jan PATOCKA,  Qu'est ce que la phénoménologie ?, Millon,1988

 

20: Francis PONGE, La fabrique du pré, Les sentiers de la création, Skira, 1971

 

 

 

 

 



[1] :  Henri MALDINEY, La poésie d'André du Bouchet ou la genèse spontanée, Compar(a)ison 2 - 1999, page 9

[2] :  "L'essence du Dasein tient dans son existence" Martin HEIDEGGER, Être et Temps,1927 Gallimard, 1996, page 73. Dasein ne signifie donc pas être-là-devant comme un objet est dans une vitrine. Il n'est pas réduit à une série de prédicats mais "se détermine comme étant chaque fois à partir d'une possibilité qu'il est" (page 75) , une possibilité qu'il ne reçoit pas d'ailleurs mais qu'il a à exister. Dans un premier temps, le Dasein vit dans une indifférenciation quotidienne de laquelle il doit s'arracher pour s'ouvrir au monde. "Que signifie existence dans Être et Temps ? Le mot désigne un mode de l'Être, à savoir l'Être  de cet étant qui se tient ouvert pour l'ouverture de l'Être, dans laquelle il se tient, tandis qu'il la soutient… "L'homme existe" signifie l'homme est cet étant dont l'être est signalé dans l'Être, à partir de l'Être, par l'in-stance maintenue ouverte dans  le décèlement de l'Être." M. HEIDEGGER, Qu'est-ce que la métaphysique ? 1938 in question I, Gallimard, 1968, page 34-35. "Son écriture existe notre appel à être" signifie que  son écriture ouvre notre appel à être pour que de cette ouverture puisse sourdre la vérité de l'Être de l'appel à être. Il en est de même pour "La rencontre existe le fond".  La rencontre  déchire le fond  pour  laisser jaillir au jour de cette ouverture son être le plus propre.  

[3] :  Rainer Maria RILKE, Huitième élégie de Duino, 1929,  “Immer ist es Welt und niemals Nirgends ohne Nicht : das Reine, Unüberwachte, das man atmet, unendlich weiss und nicht begehrt“ Ed.Points 1972 page 74-75

[4] : Henri MALDINEY, Ouvrir le Rien, l’art nu, Encre Marine, 2000, page 447

[5] : Chaque extrait de cette entrevue, enregistrée à Vézelin en septembre 2001, sera transcrit en italique. L’auteur les a relus et corrigés.

[6] :  Pour saisir toute l'importance de ce terme, nous vous renvoyons  au Yi-King, le livre des mutations.  Un témoin des plus anciens de la pensée humaine. « Le Yi évoque la mutation comme un processus spontané, inhérent à la nature même des objets et des phénomènes, à leur cours naturel, processus qui repose sur l’alternance des opposés, l’idée fondamentale étant celle de la facilité et de la spontanéité » Jean CHOAN in Introduction au Yi-King. Ed. Du Rocher, 1983 page 14.

« La mutation atteint les formes assumées par l’Être sans toucher à son mystère foncier » Etienne PERROT in Yi-King, Médicis, 1973 , page XXX

"Le vide médian procède du Vide originel dont il tire son pouvoir. Il est nécessaire au fonctionnement harmonieux du couple Yin-Yang : c'est lui qui attire et entraîne les deux souffles vitaux dans le processus du devenir réciproque  (mutation). Sans lui, le Yin et le Yang, se trouveraient dans une relation d'opposition figée ; Le Vide médian qui réside au sein du couple Yin-yang réside également au cœur de toute chose, y insufflant souffle et vie. Il maintient toutes choses en relation avec le Vide suprême, leur permettant d'accéder à la transformation (mutation) interne et à l'unité harmonisante" François CHENG, Vide et Plein, Ed.Points, 1991, page 59 et svtes

Henri Maldiney  définit la mutation comme" une substitution intégrale réciproque des opposés. Une mutation est un change mutuel. Ainsi, noir et blanc se transformant tous les deux l’un par l’autre, en une même perspective d’éclat. » " Ce vide médian révèle alors le grand vide où s'effectue la mutation, le changement mutuel des deux aires opposées, au lieu même de leur naissance. L'étant se versant en lui-même, là où il s'origine, apparaît, tel qu'en lui-même, dans l'acuité de sa dimension d'être." Henri MALDINEY,  L'irréductible, Epokhè 3, Millon, 1993, page 41

[7] : Martin HEIDEGGER, Essais et Conférence, 1954, Ed. Gallimard, 1985., page 76 « Entrer dans le sens (Sinn) , tel est l’être de la méditation (Besinnung). Ceci veut dire plus que de rendre simplement conscient de quelque chose…La méditation est l’abandon à « Ce qui mérite qu’on interroge ».

[8] :  Jean BAZAINE cité par Henri Maldiney in  L’art, éclair de l’être, Ed.Comp’Act. 1993. Page 325

[9] :  Henri MALDINEY,  Ibidem

[10] :  Victor von WEIZSAECKER, Le cycle de la structure, page 220

[11] :  Voir note 4 en bas de la page 2

[12] :  Henri MALDINEY, Existence, Crise et Création, Encre Marine, 2001, page 76-77

[13] :  Emil STAIGER, Les concepts fondamentaux de la poétique, Leber-Hosmann, 1990, page 131

[14] :  Henri MALDINEY, Ibidem, page 78

[15] : Ibidem, page 79

[16] : Henri MALDINEY cité par Gisela Pankow in Structure familiale et psychose, Chapitre VI : La dynamique de l’espace et le temps vécu. Aubier Montaigne. 1977. Page 171. Article  repris également dans Présent à Henri Maldiney, Age d’homme, 1973, page 185

[17] : «  Une phénoménologie n'invente pas son objet mais doit le rencontrer là où il est, découvrir le sol phénoménal sur lequel il se laisse apercevoir » Henri MALDINEY, L’art, l’éclair de l’être, Comp’Act, 1993, page 316

[18] : Pour être témoin, il faut être sur des lieux où l'événement se produit. Un événement est une déchirure dans la trame du neutre. Au jour de cette déchirure s’ouvre une rencontre. Henri MALDINEY, L’art, l’éclair de l’être, Op.Cit., page 341

[19] : Henri MALDINEY, Penser l’homme et la folie, Millon, 1991, page 315

[20] : Henri MALDINEY, Le sens de l’Art-thérapie, Revue Empan, N°42, 2001, page 13

[21] : Henri MALDINEY, L’irréductible, in L’irréductible, Epokhè 3, Millon, 1993. Page 44

[22] : La transcendance vers le monde n’est pas la transpassibilité. Celle-ci n’a pas d’a-prioris. Se rencontrer dans la surprise d’exister échappe à toute anticipation.

[23] : Martin HEIDEGGER, Questions I , Gallimard, 1968   Page 106-107

[24] : Martin HEIDEGGER, Sein und Zeit , 1927, M. Niemeyer, 1993, p. 187

[25] : non pas vital mais existential précise le Pr. Maldiney

[26] : Eugène MINKOWSKI, Le temps vécu, 1933,Quadrige PUF,1995, page 38 à 59 

[27] : Henri MALDINEY, Art, l’éclair de l’être, Op.Cit., page 22

[28] : Henri MALDINEY, Ouvrir le rien, l’art nu, Encre Marine, 2000, page 35

[29] : Ibidem, page 428

[30] : Henri MALDINEY, Regard, Parole, Espace, 1973, Âge d’homme, page 209

[31] : Henri MALDINEY, in Résister, Encre Marine,2001.

[32] : Un soir, le Pr. Maldiney proféra ces propos qui, depuis, toujours m'interrogent  : « Même Dieu doit pouvoir se retirer sans laisser de trace. » Il vient un moment où l’autre ne me frappe plus d’impouvoir. La quête n’est plus celle de l’avoir, de la reconnaissance, du comprendre. Elle s’évanouit, devient sérénité. 

[33] : Henri MALDINEY, Ouvrir le rien, l’art nu, Op.Cit. , page 122