3.2. : Approche phenomenologique de l’Être a haut potentiel et de la génialité : Traversées et foyer tensionnel de la pensée de henri maldiney.   dr. Ado Huygens    publié dans le journal du psychiatre 2007

 

Phenomenological approach of the high potential being and of brilliancy

                        Crossing Henri Maldiney’s thinking and discovering its tensional focus

 

 

 


MOTS CLEFS : Haut potentiel : découvreur de sens ; génialité : création, transformation du creux de l’Être en ouverture ; pensée géniale de Maldiney : non lieu de l’étant, éclaircie pour le psychiatre.  

 

 

 

IDEES ESSENTIELLES : Le haut potentiel est ouvreur d’intelligibilité. Ses prises de conscience le déstabilise et l’appelle à créer. Intranquille, il n’existe qu’à exister son rapport irréductible au sans-fond. La génialité est la transformation surprenante de ce haut potentiel qui nécessite ascèse et discipline. En quête d’une qualité de co-présence, d’une rencontre de l’existant, il préfère se retirer que de côtoyer le bavardage. Respectant et écoutant la trans-présence du rien, en crise perpétuelle, il souffre et intègre la rupture à soi, au monde. L’écriture de Henri Maldiney est un témoignage de la signifiance événementielle de l’Être, une traversée de la vie, une habitation du Vide jusqu’à sa déchirure-ouverture : l’apparaître. Pensée géniale et libre, son écriture offre à l’ineffable un horizon de paroles qui demeure un non-lieu de l’étant. Traversé par une conscience réceptive non intentionnelle – il n’y a pas de mémoire de l’existant -, il ne peut qu’y être. Seul l’étant se présentifie. Ses analyses esthétiques en milieu psychiatrique restituent au patient son pouvoir-être. Sa pensée est un amer pour le psychiatre qui se risque sur les hauts-fonds de la maladie mentale, un appel à la vigilance de ne jamais oublier qu’il reste en présence d’existants.

 

 

 

 

KEY WORDS :          High potential (being)  : discoverer of intelligibility ; brilliance : creation, transforming of the Being’s hollow into openness ; Maldiney’s brilliant thinking : non-place of the existant, sunny spell for the psychiatrist.

 

 

MAIN IDEAS : A high potential being opens up intelligibility. Its realizations destabilize it and summon it to be creative. Un-peaceful, it only exists to make his irreducible relation exist with the absence of the deep down. Brilliancy is the surprising transformation of this high potential which calls for ascetism and discipline. In its quest for a co-presence quality, for a meeting with the existant, it prefers to retire than hearing the people’s chattering. Respecting and listening to the trans-presence of nothingness, it suffers and integrates the rupture with its own being, with the world. Henry Maldiney’s style of writing is a testimony of the evenemential significance of the Being, a crossing of life, inhabiting the Void until his tearing-opening : the coming to light. Support of a brilliant and free thinking, his style of writing offers the ineffable a horizon of words which remain a non-place of the existant. Crossed by a non-intentional and receptive awareness – there is no memory of the existant – he can only be alone there. Only what is makes itself present. His aesthetic analyses in psychiatry endow the patient again with his power-being. His thinking is a seamark to the psychiatrist who ventures on the shallows of mental illness, an appeal to his vigilance, i.e. never forget that he is always in the presence of existants.


« Le génie d’Einstein se reconnaît à cette faculté d’associer, de combiner et d’identifier des concepts apparemment lointains. Dans l’esprit du penseur, chaque concept est entouré d’une nuée de contraintes virtuelles ou d’un champ de forces qui capture les nouveaux concepts, les organise souvent, les lie aux concepts connus et remplace les vieilles idées par des idées nouvelles. La marque du génie réside dans l’étendue du pouvoir d’une telle nuée, de l’intensité d’un tel champ ou du rayon d’action de telles forces. »

B. Kouznetsov

 

 

« L'existence est rare – nous sommes constamment, mais nous n'existons que quelquefois, lorsqu'un véritable événement nous transforme »

Henri Maldiney

 

 

Dans le flux incessant des stimulations multiples et variées de la vie, certains visages déchirent de leur présence énigmatique la trame habituelle de notre quotidien pour nous confronter à « l’excédent » qui, au-delà de toute thématisation, sous-tend comme seul mode d’entendement la rencontre. Je pense à certains de mes patients – Julien, Clémence, Arnaud – qui n’existent qu’à exister même si nous sommes constamment. Qu’advient-il de ces êtres « à haut potentiel » qui agonisent dans la médiocrité, le bavardage ou l’affairement curieux et superficiel du commun des mortels ? Si la misère, l’handicap, l’injustice des moins privilégiés suscitent facilement empathie et compassion, la souffrance des hauts potentiels n’intéresse personne car fondamentalement incomprise, voire même déniée. La sentence populaire est impitoyable : ils sont excentriques, asociaux, étranges, lunatiques, solitaires... Leur vécu du quotidien n’en est que plus douloureux, plus lourd à  porter.

 

Nul fardeau n’est plus écrasant que celui de la lucidité, celui de prises de conscience incessantes qui bouleversent à chaque fois leur mode d’être-au-monde. J’entends par « prise de conscience » le déploiement du savoir, de la connaissance ou de la perception jusqu’à l’intime, le lieu même de la structure constituante de sens. Dès lors qu’il y a prise de conscience, plus rien n’est pareil.

 

En partageant leur monde, le phénoménologue ne peut que s’interroger. Faut-il « s’intéresser à » pour qu’advienne toute intelligibilité ? Dois-je résolument tourner mon regard vers le phénomène apparaissant pour qu’il me livre son sens ? N’y a-t-il pas un mode de réception qui bouleverse celui de la donation ? Le radicalement nouveau est-il pensable sur fond d’intentionnalité ou d’une seule et unique dynamique noético-noématique ? La conscience est-t-elle toujours conscience de quelque chose ?

 

La génialité ne se réduit pas à un quotient intellectuel plus élevé mais s’exprime à même le sens qui se déploie là ou il demeure muet pour la majorité. Ces êtres sont à ce titre les éclaireurs du monde. Ils ne remplacent pas simplement vos yeux mais vous fraie, en tant qu’ouvreurs d’intelligibilité, un chemin dans le rien  transmutant l’absence en présence. Ce à quoi ils ouvrent n’est pas uniquement une possibilité de comprendre ce qui s’avérait jusqu’alors impénétrable mais surtout l’irréductibilité de la passibilité aperturale au « il y a » imprévisible et inattendu.

 

 

N’imaginez pas que leur parcours soit celui de l’évidence ou de la facilité. Cette manière d’être à fleur et fond de monde, témoins inlassables et privilégiés de la phénoménalité évènementielle de la transcendance au sein de l’immanence les met en devoir de créativité, de transformation pour ne pas sombrer dans la folie, la violence ou la mort.

 

Créer ! Transformer les béances signitives du vivre en patences signifiantes de l’exister. L’exhorter à s’exprimer ! Quoi ? Le latent, l’invisible, le silence, le vide qui imprime son abîme vertigineux et angoissant dans leur chair, l’exhorter à se tenir dans la clarté du monde. Les premiers soubresauts de la génialité ébranlent la tranquillité de l’insignifiance pour ne cesser de signifier l’insignifiable. L’être à haut potentiel est un être évidé de toute plénitude insouciante, en proie à l’Ouvert, tenaillé par l’appel qui le maintient dans l’intranquillité.

 

Rares sont ceux qui parviennent à « donner forme » à cette signifiance insignifiable pour pouvoir s’apaiser. Point de répit. Des hauts potentiels en mal de se réaliser, les uns errent, écorchés, incompris ; les autres s’affairent à mille projets dont aucun ne répond à l’essentiel ou sombrent dans la béance infinie d’une exigence absolue sans retour possible à la communauté. Prolongeant Husserl, nous pourrions les comprendre comme des « ego transcendantaux » clivé de l’« ego empirique », comme des funambules sur cette ligne de fracture qui ne peut être. En termes heideggériens, ils pénètrent sans concession la question de la différence ontologique en se perdant dans l’ouverture de l’être inarticulée, car sans grand intérêt, à la découverte de l’étant. Loin de les confondre, ils discernent les modes de donation de l’Être et de l’étant mais se lassent malgré eux de celle de  l’étant.

 

Leur souffrance se révèle dans une symptomatologie que d’aucuns pourraient confondre, au jour des références normatives, avec des pathologies  clairement répertoriées tels que la dépression existentielle, la cyclothymie, la phobie scolaire, les troubles du déficit d’attention avec hyperactivité ou des troubles de l’apprentissage. Si associer le vécu souffrant des hauts potentiels à ces pathologies leur est préjudiciable, il l’est tout autant de leur dénier toute pathologie. Personne n’est à l’abri du choir. Celui des hauts potentiels s’inscrit, me semble-t-il, essentiellement dans les tourments du « fond » ou plus exactement dans la conscience intime du « sans-fond ». La génialité délite ce fond provisoire et nécessaire qui permet de s’installer dans la quotidienneté pour confronter la pensée à la présence incessante du « Rien », matrice originale, singulière et unique de laquelle tout «surgir» inaugure un nouvel horizon d’intelligibilité qui ne relève ni de l’objet, ni du signe mais de la pure phénoménalité du « il y a ». L’apparaître en question ne  donne pas, au jour d’une intentionnalité, un objet à voir, un signe à décoder ou une place à assiéger mais ouvre dans la trame serrée du quotidien une éclaircie événementielle : la fondation de l’originaire. Tel est le seul fond sur lequel ils peuvent se poser, le temps que le temps se temporalise et le monde se mondanise. L’être à haut potentiel est, sans le vouloir, un fondateur d’origine. A draguer inlassablement le sans-fond pour subrepticement  l’amener à la présence sans le trahir par un quelconque prédicat, à ne se satisfaire d’aucun miroir aux alouettes, à n’exiger que la perfection, à se situer en deçà de la dialectique de l’étant et du néant, ils incarnent le fondement même de la mélancolie.

 

Je vous convoque aux fondements pré-objectivables de la mélancolie et non à ses résurgences dites pathologiques ou nosographiques.

 

La mélancolie est peut-être un frisson existentiel, l’affect d’un temps intensifié, réduit au primat du présent. Cette mélancolie du présent renvoie à un terme japonais difficile à traduire : aware : être sensible à telle émotion, développer une empathie avec l’être de l’éphémère. 

  Christine Buci - Glucksmann

 

Aux sources de la mélancolie s’articulent, à l’impossible, une sensibilité exacerbée à l’impermanence de toutes choses et la quête désespérée et désespérante d’une essence que seule une existence radicale peut révéler.

Mélancolie et haute potentialité s’originent mutuellement d’un rapport irréductible au sans-fond, au vécu ante prédicatif de l’indéterminé. Elles resteront liées tant que la création ne frayera à cette dernière une voie éphémère de repos et de hauteur. Mais, perfectionnistes, les êtres à haut potentiel n’en demeurent pas moins insatisfaits de leur propre « pouvoir-être », en suspens dans l’abîme et sondant inlassablement le comment dire l’indicible, le comment exprimer l’inexprimable.

Tout « haut potentiel » puissent-t-ils être, ils n’échappent pas pour autant à la loi implacable de la création qui exige précisément que l’espace potentiel s’actualise dans l’événement qu’il suscite. Entre ces deux potentialités se forment un « Gestaltkreiss », un cercle de la forme où potentialité existentiale et potentialité créatrice se donnent l’une à l’autre dans une alternance de rejet et d’attirance : mouvements diastolique et systolique, de repos et de créativité, de retrait et d’expansion du moi qui, au pire scandent, au mieux rythment l’impossible destinée de s’arracher d’elle-même pour s’ouvrir à ce qui était impensable avant de l’avoir ouvert.

La présence mélancolique – absence essentielle – est inversement proportionnelle à la réalisation de la potentialité. J’appellerai désormais « génialité » ou « être génial », l’être à haut potentiel qui, authentique, entre en résonance avec sa potentialité et n’a de cesse de la réaliser. Cette manière authentique d’être-au-monde, sans la qualifier de troublée ou de pathologique, colore inéluctablement la dimension du contact d’une tonalité qui lui est spécifique. Si le mélancolique ne rejoint jamais les autres, l’être génial les rejoint rarement, uniquement au jour de la brèche inaugurée par la rencontre.

 

Au large de tout ici,

Sans ailleurs,

La rencontre est suspendue hors de soi

Au péril de l’espace,

Dans l’Ouvert.                 Henri Maldiney

 

Hors rencontre, il privilégie la solitude, ne s’égarant jamais dans la quotidienneté déliquescente du côtoiement ou dans la temporalité anesthésiante du divertissement collectif. Ne vous méprenez pas ! Il n’est  ni hautain, ni toisant. Serait-il élitiste ? La question mérite le détour de celle de l’altérité. La lucidité de l’être génial ne transforme pas uniformément son horizon des étants mais redimensionne tout particulièrement celui de ceux pour qui il y va en leur être de cet être. Il prend conscience que sa conscience lui donne accès au radicalement étranger, à un autre que lui, tout aussi irréductible, inaccessible appartenant par essence à la sphère du propre. A l’égard de ses semblables trop souvent dépourvus d’empathie, il ressent principalement déception et méfiance tant l’écart que seul la rencontre peut abolir devient infranchissable. Il s’isole malgré lui, ce qui favorise une mélancolie annihilante plutôt que féconde. Il ne se sent pas supérieur mais incompris, plus souvent triste et résolu qu’en colère. Ne se rencontrent que des existants, que des présences en présence d’elles-mêmes, c’est-à-dire en absence d’elles-mêmes puisque être présent sous-tend une sortie de soi, une absence à soi, une rupture à soi. L’être génial éprouve un manque cruel, celui de ne pouvoir être inauthentique, hypocrite, celui de ne pouvoir négocier sur le terrain de l’existence. S’il apprend à se détacher, il ne peut ni ne veut se soustraire complètement au besoin d’aimer et d’être aimé d’un amour transcendantal où jamais la pulsion objectale prend le pas sur la pulsation existentiale. La rencontre entre deux existants balaie toute inégalité ontique pour brasser fondamentalement la sphère passive et dépasser, le temps de l’instant, la différence ontologique au profit de l’Ouvert. Si la rencontre rend possible l’impossible – s’ouvrir à la libre étendue –  l’être génial en profitera plus fondamentalement, sans colmatage, sans concession. De cette rencontre providentielle, l’inégalité ne s’en fera que plus ressentir. Dès lors, malheureusement, seul une rencontre de deux êtres à haut potentiel peut déployer à l’infini ce qu’ils ignorent d’eux-mêmes et qu’ils découvrent chez l’autre, et ce, réciproquement. S’agit-il d’élitisme ? Je ne le crois pas. J’opterais plutôt pour une exigence vitale d’une co-présence de qualité. Quand la contrée humaine fait défaut de l’homme lui-même en chair et en os, une co-présence sauve celui qui se désespère, celle de l’œuvre d’art. L’œuvre s’épure et devient nue lorsque l’étant qu’elle est se retire au profit de l’Être, lorsque ne subsiste plus que la lumière du témoignage de l’événement. La puissance de la présence d’une œuvre d’art  n’a d’égale que celle de l’absence de son auteur qui en se retirant ontiquement ouvre l’espace paysage, thymique de l’humanité.

Cette co-présence irradie passivement l’excédent. Non objectivable, sa perception ne peut être intentionnelle et son intuition, sensible. Il n’y a précisément « rien » vers où tourner son regard, ni dans ce monde, ni dans un arrière monde. Et pourtant ce Rien se donne mais non comme une chose ou un étant.

 

 

Nous voici à la frontière de la génialité et de la science. La science abhorre le rien, se méfie d’une génialité sans production d’un étant sur lequel elle peut avoir prise et emprise. Cet étant peut être aussi inattendu, surprenant, voire même aussi impensable que « E = MC² » pourvu qu’on puisse se mettre à calculer, à vérifier, à disséquer, à démontrer jusqu’au moment de vérité ou de mensonge. Après l’avoir validé, érigé en vérité, l’étant et son auteur sont reconnus géniaux et non pas délirants ou illuminés.  Nuançons et rendons hommage à ces hommes de science tel Prigogine qui, hors du commun, sont sortis de ces clivages quelquefois nécessaires pour transcender la science de notions philosophiques non démontrables mais fondamentales au jour desquelles la vérité devient une représentation ou un idéal qu’il ne s’agit plus de posséder ou conquérir mais bien dévoiler. Leur pensée plus féconde articule l’aire de création et celle de validation. Il n’en demeure pas moins vrai que toute recherche de vérité, modèle emblématique de nos pensées occidentales, implique un choix qui exclut une possibilité pour en retenir une autre. Nous n’envisageons jamais, comme le préconise l’Orient, la compossibilité des opposés ce qui nous emporterait dans un saut qualitatif vers une autre rive d’intelligibilité. Nous restons prisonniers des représentations mentales que construisent nos familles d’appartenance. Il en va autrement pour les êtres à haut potentiel hanté par le doute dont la conscience ne se sédimente pas de la même manière. Rien n’est jamais acquis, validé une fois pour toute. La potentialité ne se fonde-t-elle pas au sein de la passivité originaire où l’être s’ouvre « au monde », vierge de toute empreinte de la raison. Au moi opérant, systolique, tourné vers le monde et les autres répond, en soubassement, sans s’opposer, un moi passif, diastolique, intériorisé où le monde devient « chair » à l’abri de la volonté, une antichambre pour toutes ces pensées qui semblent surgir de nulle part. La génialité a reconnu cet espace comme fondateur de toute fondation de sens et respecte en son être cet « être-en-veille ». L’être génial prend le temps d’ouvrir le temps à l’espace et l’espace au temps ; il respecte au creux de son être la trans-présence du Rien et la présence au Rien en s’ouvrant à un mode de donation qui lui échappe sans cesse et qui se concrétise sous le mode de la rupture ou de la crise. Il traverse la crise jusqu’à sa faille dans l’abîme duquel il séjourne, le temps nécessaire aux scories de se transformer en foyer tensionnel d’une pensée ou identité nouvelle mais tout aussi éphémère. L’être génial est un être en rupture à soi et au monde, en brisure d’images et de représentations, en froissement de visages. Sa réponse kinesthético-tactile (pathique) à l’abîme lui permet d’en soutenir le vertige et le transformer.  Si « la haute potentialité » naît au sein de la sphère passive, sa transformation en génialité relève d’une discipline et ascèse exacerbées par le souci de perfection où se réalisent la compossibilité et la mutation des valences  opposées et/ou  incompatibles pour qu’advienne une unité qui ne se phénoménalise pas en essence. Vous pouvez imaginer la souffrance de celui qui sent la puissance de ses hautes potentialités et qui ne peut les transformer en génialité faute de ne pouvoir s’inscrire dans le codex de la réalité et l’exigence de l’effort. Si la haute potentialité est un don, la génialité en est sa humble mais fulgurante trans-formation. Précisons néanmoins qu’elle n’est pas une résultante, le fruit d’une stratégie ou l’effet d’une cause – il n’y a causalité que d’étant à étant –, elle surprend. Evénementielle, elle n’est pas un projet puisque je ne peux me projeter que dans le possible. La génialité franchit d’un saut qualitatif l’étendue du possible pour projeter l’homme dans un au-delà de lui-même.

 

Le phénoménologue n’invente pas son objet de recherche pas plus qu’il n’objectalise, pour autant faire se peut, le phénomène qui le préoccupe. Il séjourne auprès du phénomène, respectant la temporalité de sa phénoménalité et demeure au plus proche de ce qui se donne. Si j’ai pu rester durant de longues années dans la contrée d’enfants à haut potentiel dont j’ai pu vivre pour les uns le plus profond désarroi, pour d’autres la transformation ou le tournant génial, il est un événement dans ma vie, prépondérant et décisif, dont j’aimerais témoigner aujourd’hui : la double rencontre qui trouble depuis plus de vingt ans ma conscience et la convoque chaque jour plus intensément à l’existence : celle de la co-présence qui sauve celui qui se désespère : l’écriture et la pensée d’Henri Maldiney et celle, extraordinaire, de l’être lui-même en chair et en os.

 

« S’il n’est exposé au Rien, à la possibilité du Rien, où se ressource l’étonnement devant le monde, un artiste n’est plus que l’illustrateur de sa déchéance au monde de la banalité et du On. »            Henri Maldiney

 

L’écriture d’Henri Maldiney déploie les plis recroquevillés de la pensée et appelle en silence l’existant à exister. Géniale, elle se démarque de toute instrumentalisation, de tous modes de donation objectale. Elle se donne là où elle se retire : dans les silences, dans les respirations, dans ce rythme qui vous prend ou, à défaut, vous laisse sur le seuil d’une intelligibilité close sur vous-mêmes. 

La pensée d’Henri Maldiney ne se réduit pas aux concepts qu’elle a engendrés malgré elle. Comment résumer les mots-souffles qui animent et habitent son écriture ? Dépourvus du rythme, de simples signes signifiants ne pourraient que desservir, dénaturer sa pensée qui résonne plus que raisonne, résonne avec ce que de l’homme étonne et  surprend : l’exhortation à s’arracher de sa mondanéité obnubilante. 

 

Henri Maldiney écrit en tant que témoin de la signifiance de l'Être qui le traverse et l'enveloppe irruptivement [1], signifiance qui bouleverse sa conscience et meut sa pensée à faire œuvre au plus proche de cette  présence ivre de sentir .  La transcendance de ses mots redimensionne de leur signifiance insignifiable l’objectif premier de la sémantique pour partager, au-delà du discours et du dit, une intuition aléthique et épiphanique. Retiré dans son antre, en dialogue avec une oeuvre ou escaladant les sommets, fuyant le brouhaha mondain mais toujours ouvert à la rencontre, il habite le moment cosmogénétique d’une courbe, d’une saillie, d’un creux, d’une couleur, d’un regard, d’un geste. Son écriture met le monde en mouvement ou en tension, dans un espace toujours prêt à frémir de l’apparition de l’Autre à même son champ de présence. Son œuvre en devient bouleversante d’accueil. Ecrire sans en prédéterminer le fond dont la phénoménalité scripturale met notre propre fond en abîme.

 

Pédagogue et professeur dans l’âme, il a toujours réussi le pari difficile d’harmoniser extériorité et intériorité, contenu et contenant. Si Henri Maldiney n’interpelle pas le lecteur activement en s’adressant à lui à la deuxième personne, s’il ne s’implique pas plus à la première personne hormis dans son œuvre la plus intimiste et marginale « In Media Vita », le texte n’en demeure pas moins traversées interpellantes de la vie – la sienne comme la nôtre – dans lesquelles il y va de sa présence à l'espace ouvert du monde, traversées dont le foyer tensionnel nous convoque inlassablement au présent en incidence « je peux », « j’existe ». Un des tenseurs primordiaux de ce foyer et de sa pensée est la dialectique de la présence inéluctable du « vide » en nos vies, en amont et en aval de tout œuvre et sa déchirure-ouverture dont l’occurrence événementielle est l’apparaître. Quelque chose m’apparaît dans l’Ouvert en tant que je suis le là de son ouverture. Être témoin de cet apparaître, en devenir le grand épistolier sans destinataire sous-tend le retrait de sa propre personne, voire la désintégration du moi, le renoncement total à la défense du moi. Il ne s’agit pas d’instrumentaliser « l’apparaître » pour paraître. Le désétablissement extatique dans le vide exclut toute égodiastole. A l’instar d’Henri Maldiney, ne peut le rencontrer, lui, son œuvre, que celui qui se donne à lui, à son œuvre dans une passivité transcendantale, dans une passibilité fondamentale, absolument indéterminable et sans détermination.

 

Pour s’exprimer avec autant de justesse, pour que ses mots plutôt qu’un signe soient un amer de l’espace, de l’espace de la présence, pour que ses mots ne fassent signe vers rien mais hantent tout, pour que son écriture, en energeia, en œuvre, embrase le sens, « je » doit disparaître en une egodiastole comme la peinture de paysage est, en Chine, un art du disparaître. Y être sans laisser de trace si ce n’est celle d’une ouverture! Telle est la définition même de l’écoute et de la présence-à dont la puissance allophanique ne touche jamais autant les écrits d’Henri Maldiney que lorsqu’ils existent l’amitié : Tal-Coat, du Bouchet, Kuhn,…  Binswanger.[2]

 

La dimension egosystolique, quant à elle, n’en est pour autant pas absente. Elle trans-forme – mutation des contraires, compossibilité des opposés –  l’impression-recueil égodiastolique de la traversée du creux de l’Être en une expression, un élan créateur qui triomphe de ce creux : du creux à l’Ouvert. La systole ne peut triompher que dans la pulsation, dans un là où elle puisse se retirer, dans un là-rythme qui transcende l’espace-temps et mute la béance en patence. Il ne s’agit pas que de traverser et d’être traversé, il s’agit aussi de pouvoir habiter. Le Vide, la Vacuité, l’Ouvert n’est pas traversable.

La transpassibilité, être passible de l’imprévisible, n’est pas une simple formule mais un irréductible inaccessible que personne ne peut atteindre, la Voie (Tao) que nul n’emprunte car il n’y a plus de Voie lorsqu’elle devient un piétonnier. Oserais-je ? La Voie est au Taoïsme ce que la transpassibilité est à Maldiney. Voie et transpassibilité s’originent du Vide et y retournent. Ils font partie de ces termes qu’une langue forge sans jamais les posséder. Aussitôt formés, ils s’arrachent de tout conditionnement ou inféodation. Ils demeurent ante prédicatif dans leur prédication. La problématique de la transpassibilité n’est pas de se détacher mais de ne pas s’y engager, s’engager dans le phénomène c'est-à-dire remplir ou colmater la phénoménalité. Pour habiter, il faut laisser du vide au Vide. L’habitation exclut l’adhérence, la possession ou la collection.

 

La pensée maldinéyenne ne peut se résumer car elle n’interroge pas plus l’étant que l’être. Interroge-t-elle ? N’est-elle pas plutôt épreuve, emperia et libre trans-formation, metamorfh. Demeurant en avant d’elle-même, elle s’inscrit dans une temporalité qui la convoque et la résout au présent-en-advenir de la présence. Il n’y a pas de mémoire d’une œuvre d’art, pas plus qu’il n’y a une mémoire de l’Ouvert ou de l’événement. Seul l’étant se présentifie. L’œuvre d’art, l’événement, le Rien exigent qu’on y soit, dans un là qui n’a pas de lieu mais qui est paysage.  La génialité maldinéyenne est d’offrir à l’ineffable un horizon de parole, une libre étendue à fleur et fond de signifiance qui demeure un non-lieu de l’étant. Elle seule peut, me semble-t-il, sauver la psychiatrie du pire danger qui la guette et dont Binswanger fut l’éclaireur et la sentinelle : une psychiatrie qui ostracise de sa pensée l’homme et la pensée. Il n’y a pas de mémoire de l’homme, de son pouvoir-être. C’est la raison pour laquelle s’érige le mémorial qui étantifie. La clinique nous le rappelle. Chaque patient est unique et singulier et ne me renvoie à rien si ce n’est à lui-même, un existant. C’est de ce rien, du respect de ce vide initial que peut naître une rencontre. Mais Henri Maldiney me fit très justement remarquer que l’existence pathologique est encombrée, que la dépression est encombrée d’un vide positif qui n’est pas le vide ouvert. Du vide-compact, du vide-étant ne peut surgir aucune rencontre. Mais l’encombrement n’est-il pas le parasite du contact humain, de l’éducation, le prix à payer pour s’humaniser ? Dans notre monde où tout se capitalise, l’encombrement – remplissage par l’étant –  a atteint son acmé, ne laissant plus de place au vide, au temps de la pensée. A l’encombrement de l’existence pathologique répond l’encombrement de la formation psychiatrique, des exigences de la société. Nulle issue si ce n’est la crise, non celle de la psychiatrie mais celle du psychiatre, non celle d’un système mais celle de l’homme. Nulle issue si ce n’est l’événement, une déchirure dans la trame de l’être-au-monde, donc à la fois de la présence et du monde dont elle est le là. Soudain, ce qui était possible – s’objectaliser – ne l’est plus. Confronté à l’existence, faisant de son être un être à l’impossible au regard de l’étant, la fissure de son identité, de ses croyances, du flux des causalités lui ouvre une voie. Prise de conscience. Lucidité fulgurante. Plus rien n’est pareil. L’être est mis en demeure de s’anéantir, de se colmater ou de se transformer. La transformation ne sera possible qu’au jour d’un nouvel horizon d’intelligibilité qu’instaure la philosophie. Restons vigilants. La philosophie connaît les mêmes avatars que la psychiatrie. Je parle d’une philosophie qui pense, qui exclut tout conditionnement. Binswanger et Maldiney furent tous deux marqués par deux grands penseurs : Husserl et Heidegger. A l’aune de ces regards phénoménologiques tournés l’un vers la conscience, l’autre vers le découvrement (Entdeckheit)  de l’Être, le psychiatre et le philosophe ont analysé l’existence humaine : « Erfahren, Verstehen, Deuten. »[3]

 

 

 

En fréquentant les malades de l’hôpital psychiatrique, Maldiney a pu au jour de ses analyses esthétiques restituer à ces êtres ce dont la psychiatrie les avait, in illo tempore, destitués : leur pouvoir-être. En deçà de toute pathologie, l’existence d’un psychotique possède une dimension pathique authentique dont les formes esthétiques sont l’unique logos. Un nouvel horizon de sens s’ouvre au fil et dans l’écart des mots : charge thymique, tonalité, climatique propres à chaque ligne, surface, tension spatiale, couleur, texture… sont-elles plus primitives que celles du mot ?  

 

Lorsque Henri Maldiney se trouve là où seul le « où ? » prend sens, en présence-à, hors de l’étant et de ses repères[4], il écrit à même le vide qui le surprend. La véritable conscience est une conscience réceptive qui ne souffre aucun a-priori. Son écriture est témoin de cette conscience qui n’est pas conscience de quelque chose car il n’y a pas d’intentionnalité dans le vide. Son écriture est témoin d’une existence dont l’essence n’est pas sous la juridiction du projet. Tout comme Binswanger n’était pas inféodé à Freud, Maldiney ne l’est ni à Husserl, ni à Heidegger, ni… à ses lecteurs. Sa pensée est libre, sa conscience réceptive. Il n’a rien à démontrer, à valider ou vérifier mais demeure dans le là de l’ouverture de ce qui lui est donné. Il a libéré la phénoménologie de ses phénomènes obsessionnels et de ses objectifs pour lui permettre de les atteindre : une manière d’être au monde qui laisse l’être et le monde se déployer dans leur propre phénoménalité, sans orientation ou manipulation du regard ou de la perception.  

 

« Se mettre à l’épreuve

   Se mettre au service des « choses mêmes »,

   Prêter sa voix à ce qui est encore sans paroles et sans signification,

   Se laisser éblouir par ce qui échappe au regard scrutateur :

   Voilà l’esprit de la phénoménologie que Husserl nous a léguée. » 

Rudolf Bernet

   

A être au plus proche du vide et de la lumière qui touchent Maldiney en présence d’un existant,  nous prenons conscience que l’existant ne se donne nullement comme un étant. Il se donne sans que vous puissiez en posséder, capitaliser, conclure, cerner les donations, sans que vous puissiez le réduire à un thème.

 

A lire l’œuvre d’Henri Maldiney, à « ouvrir le rien », à le cheminer et le comprendre, à revenir sans cesse sur ses textes, à rester au plus proche de la phénoménalité de la signifiance de son témoignage, le clinicien que je suis apprend à soutenir le regard numineux d’un visage, à séjourner dans l’angoissante béance de l’autre, à accueillir le mystère de l’altérité sans l’instrumentaliser inutilement dans un diagnostic. Ceci n’est possible que lorsque comme Maldiney, je ne veux ni séduire, ni convaincre : me mettre en avant. Son propos comme le nôtre n’est pas à être aimable, à créer du lien – ce qui n’exclut pas le liant. La génialité ne se soucie pas des autres parce que la génialité existe l’autre. « On » ne parle jamais autant d’amour que lorsqu’il fait défaut, autant de communication que lorsqu’il s’abîme dans le bavardage. Certes, nous existons rarement, nous sommes constamment. La psychiatrie croulera toujours sous le poids des administrations, des contingences financières, de la rareté du temps, des impératifs de la science mais l’ontique ne peut triompher. Le psychiatre plus que jamais se doit d’être conscient de sa responsabilité d’existant. Exister, c’est tenir l’être en ayant ma tenue hors de l’étant auquel je suis livré, lequel me donne une contenance qui risque de me combler. Pourra-t-il malgré l’invasion et la contamination d’un verbe pré-déterminé, de formules convaincantes et insipides prendre le temps de se confronter à un texte qui ne se comprend ni à la première lecture, ni à la deuxième, qui n’offre aucune panacée et nous laisse seuls sans filet au dessus de l’abysse de notre propre vie lorsque, devenue existence, elle s’arrache de l’ordre de l’étant dans lequel elle fut jetée ?

 

Comment le psychiatre emprisonné dans la bureaucratie, happé par l’urgence, laminé par les impondérables de la santé mentale pourra-t-il accueillir, endurer l’événement d’une telle rencontre et être mis en abîme, mis en demeure de surgir unique dans l’instant éclaté ? Nul ne peut répondre. Car l’événement d’une telle rencontre bouleverse le moi et son monde. Ce à quoi il ouvre est hors attente. Et ce hors attente est bien, comme nous le précise Maldiney, le réel. N’est-ce pas en présence de ce réel que pourra s’opérer la mutation du pouvoir-être du patient ? Accueillir un patient sans l’étantifier, l’écouter sans jugement, sans à-priori, être dans le là, dans l’ouverture « de lui, de soi », du « je et tu » ne resteront que des formules pour celui qui ne peut se mettre en péril. Un péril n’en vaut pas un autre : celui de bannir de la pensée psychiatrique l’homme et la pensée ou celui de bannir chez le psychiatre une représentation de la psychiatrie. Il n’y a pas de représentation du patient. Il ne peut qu’être là et sa présence ne peut que me bouleverser.

De ma rencontre avec la génialité, de ma rencontre avec Henri Maldiney, il n’y a rien à se souvenir car

 

                                                                            « de l’inoubliable, je n’ai pas à me souvenir » 

André du Bouchet   

 

 

 

1:   Roger Munier , Mélancolie, Paris, le Nyctalope, 1987,

 

2:   Charles BAUDELAIRE , les fleurs du  mal : Spleen et idéal, un Fantôme , les ténèbres.

 

3:  Michèle GENNART, La disposition affective chez Heidegger, dans  " Le  CONTACT", Textes
      colléctés par Jacques schotte aux éditions De Boeck.1990 

 

4:   Jacques HASSOUN, La cruauté mélancolique , Aubier psychanalyse 1995

 

 

 

 



[1] : Les caractères italiques identifient les passages que j’ai empruntés à l’œuvre d’Henri Maldiney ou transcrits lors de nos entretiens dont le dernier très porteur fut cet été, en août 2005. La bibliographie complète d’Henri Maldiney est disponible sur www.Daseinsanalyse.be

[2] : Henri Maldiney a écrit de nombreux articles herméneutiques qui « habitent » la peinture de Tal-Coat, la poésie d’André du Bouchet ou la Daseinsanalyse de Binswanger et Kuhn.

[3] : Injonction de Binswanger. Il s’agit en psychothérapie d’éprouver, de comprendre avant d’interpréter.

[4] : en présence d’une œuvre d’art : la montagne St Victoire de Cézanne ; en présence d’un existant